Populaire ou incorrect, le "parler Sarkozy" en question

Publié le par PRG

PARIS (Reuters) - Style trop relâché pour les uns, art de toucher son auditoire pour les autres, la façon de parler de Nicolas Sarkozy, qui tranche avec celle de ses prédécesseurs, intrigue les linguistes et irrite les puristes.

Avocat de formation né à Paris et ayant fait sa carrière à Neuilly-sur-Seine, riche commune voisine de la capitale, le président sait prendre des libertés avec la langue française, au grand dam des professeurs confrontés à cet illustre "modèle".

"Ne" de négation régulièrement omis, concordance des temps approximative, emploi fréquent de la forme interrogative pour interpeller son interlocuteur, tutoiement facile, le locataire de l'Elysée est connu pour un franc parler qui n'a guère évolué depuis qu'il assume la plus haute charge de l'Etat.

Un style décontracté qui a atteint son paroxysme avec le "casse-toi, pauvre con" lancé en février dernier à un visiteur du Salon de l'agriculture qui refusait de lui serrer la main.

Pour Jean-Marie Rouart, membre de l'Académie française, le français de Nicolas Sarkozy est inattaquable sur la forme.

"Je ne trouve pas que sa langue soit fautive, loin de là, elle est très précise", estime le romancier, qui voit sur ce dernier point des similitudes entre l'actuel président et son prédécesseur Valéry Giscard d'Estaing (1974-1981).

"C'est un homme qui s'exprime assez crûment. La critique que l'on peut lui faire c'est une critique sur le plan des convenances mais pas sur le plan de la langue française", a-t-il déclaré à Reuters.

LA LANGUE DU COEUR

Le linguiste Louis-Jean Calvet qualifie quant à lui le mode d'expression présidentiel de "popu de droite".

"On ne compte plus ses 'ch'ai pas', ses 'chui', ses 'm'enfin M'ame Chabot', qui émaillent ses improvisations orales et mettent une couleur 'popu' dans ses prestations", écrivait-il dans une tribune parue en mai dans Le Monde.

Pour ses amateurs, le verbe sarkozyste est à même de toucher le plus grand nombre, ce que reconnaissent même ses adversaires.

"C'est la force de Nicolas Sarkozy : il parle mal français mais il parle aux Français", dit de lui le député socialiste Pierre Moscovici, cité par Libération.

"C'est la langue du coeur, la langue spontanée, la langue parlée et pas écrite, à l'heure du SMS et du téléphone mobile. Une langue dure mais simple, vraie et pas compassée, renchérit le publicitaire Jacques Séguéla, interrogé par Reuters.

Pour ce spécialiste du monde politique, qui oeuvra pour les campagnes de François Mitterrand et vota Sarkozy en 2007, le chef de l'Etat s'inspire de dirigeants qu'il admire.

"On reconnaîtra demain que (John) Kennedy parlait la même langue, que Tony Blair aussi, et qu'il a fait entrer ce langage élyséen dans le langage communément admis par les Français".

Le général de Gaulle était connu pour ses formules - on lui doit notamment l'expression "comité Théodule", qui désigne une commission n'ayant pour mission que d'enterrer une affaire -, Valéry Giscard d'Estaing pour son parler pointu, François Mitterrand pour ses références livresques, Jacques Chirac pour ses gauloiseries, toujours exprimées en privé toutefois.

Sans être lui-même l'inventeur de formules, Nicolas Sarkozy en a repris à son compte, comme lorsqu'il a parlé de "nettoyer au Kärcher" un quartier de la Courneuve (Seine-Saint-Denis).

INDÉFENDABLE

Ses expressions sont recensées par Pierre Rézeau, co-auteur d'un Dictionnaire du français parlé récemment paru.

"Il a une langue facilement relâchée", note le lexicologue. "Il a formation d'avocat, il sait parler. Et comme tout homme politique, son but est de convaincre ceux qui l'écoutent".

Pour Cécile Mathey, professeur d'histoire dans un collège de Hyères (Var), l'altercation au salon de l'Agriculture a eu un effet catastrophique à l'école.

"Chaque fois que je reprenais un élève, il me répondait 'le président de la République parle comme ça alors pourquoi pas moi?'. Je devais alors lui expliquer qu'en démocratie, toute personne est susceptible d'être élue, même si elle n'a aucune éducation", a-t-elle raconté à Reuters.

Une situation que l'enseignante juge "très grave".

"J'enseigne l'éducation civique, ce qui suppose de transmettre le respect de la fonction présidentielle. Dans un tel contexte, c'est indéfendable", a-t-elle ajouté.

Jacques Séguéla est, lui, beaucoup plus indulgent.

"De temps en temps il éclate, il y a des dérapages. Il ne faut pas le juger là dessus, mais sur cette proximité qu'il a avec les Français, cette façon très simple et très pédagogique d'expliquer, en parlant, ce qu'il fait", estime-t-il.

"C'est sûr que ce n'est pas un président comme les autres, mais si, critique il y a, elle est par rapport à la majesté de la fonction présidentielle. Lui-même considère qu'on ne peut plus être président comme au temps du général de Gaulle", note Jean-Marie Rouart. "Moi je pense que le mystère, la solennité aident la pouvoir, mais ce n'est pas sa conception à lui

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