Que reste-t-il de De Gaulle ?

Publié le par PRG


Qui a enterré une seconde fois de Gaulle ? Mitterrand, Giscard, Pompidou, Chirac ou Sarkozy ? Qui a déboulonne la statue du géant ? Comme tous les ans, au moment des grandes commémorations de sa disparition, la question revient sur le tapis. Et les pèlerins reprennent le chemin du sanctuaire de la Haute-Marne, viennent se recueillir religieusement sur la tombe du «père». Ce 11 octobre, Nicolas Sarkozy, accompagné d'Angela Merkel, sera à Colombey-les-Deux-Eglises. Exégètes, biographes et historiens vont reprendre du service afin de savoir qui porte encore aujourd'hui le flambeau de l'homme du 18-Juin.
Comme toujours depuis la mort, le 9 novembre 1970, du fondateur de la Ve République, l'affaire suscite de terribles empoignades. Déjà dans les années 1960 et 1970, les barons du gaullisme se déchiraient sans retenue. Trop préoccupés par leurs guerres intestines, ils ne virent pas venir un sprinter nommé Jacques Chirac. L'homme était avant tout un «pompidolien», et ne voyait dans le monstre déclinant qu'une relique de l'histoire. «On a un peu vite oublié que de Gaulle n'était pas sanctifié quand il était au pouvoir, rappelle l'historien Max Gallo. Le 4 septembre 1958, on défilait à Paris en criant «le fascisme ne passera pas» !» Il a même été longtemps boudé par une grande partie de la classe politique de l'époque

Héritage disputé
De Gaulle devenu icône nationale post mortem ? Sans aucun doute. Et ses héritiers poursuivent la bataille pour l'héritage. Mais de quoi ont-ils hérité exactement ? Depuis dix ans, ce thème est cause de friction entre Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Pour Chirac, Sarkozy n'a rien d'un gaulliste, puisqu'il a fait voler en éclats la politique étrangère du Général en se rapprochant frénétiquement des Etats-Unis et en réintégrant l'Otan. Crime impardonnable. Pour Sarkozy, c'est au contraire Chirac qui a piétiné les valeurs de l'exilé de Colombey. En restant immobile, il ne s'est pas adapté aux réalités de son temps. Le 11 novembre 2006, alors que Chirac ne lapas invité à l'inauguration du mémorial de Colombey, Sarkozy, au cours d'une réunion à Saint-Etienne, lâche, cinglant : «Le gaullisme ne se commémore pas, il se vit...» Traduction : les grands prêtres du gaullisme ne sont que des gardiens de musée. «De Gaulle a été l'homme de toutes les ruptures, défend-il. Il a toujours refusé la continuité, les conformismes, l'habitude, les situations acquises.» Dans son discours, Sarkozy évoque la création de la Sécurité sociale, le droit de vote des femmes, le nouveau franc, la décolonisation, la réconciliation franco-allemande. La rupture selon Sarkozy ? Aucun doute, de Gaulle l'aurait préconisée. Ce dernier était le contraire d'un dogmatique; il s'adaptait aux réalités et n'hésitait pas à faire bouger les lignes. «Il n'y a pas d'idéologie gaulliste, soutient Henri Guaino, conseiller de Sarkozy. Ni de posture gaulliste, comme certains le croient. Le Général a toujours adapté sa politique aux circonstances, que ce soit dans le domaine de l'indépendance énergétique, avec le nucléaire; la prise en compte du travail, avec la participation; la grande habileté de la Ve République, qu'il a conçue comme un compromis entre sa propre tendance présidentialiste et le parlementarisme de Debré. Il faut en finir avec cette idée que le gaullisme est porteur de valeurs immuables. Il y a, bien sûr, l'indépendance nationale, mais qui peut dire aujourd'hui qui défend le mieux l'indépendance nationale dans un monde si différent de celui des années 1960 ?»
Pour Henri Guaino, «le gaullisme est une histoire qui commence avec de Gaulle et qui s'achève avec lui». Il reste des «gaulliens», des hommes qui s'inspirent de lui sans le copier docilement. Et dans cette catégorie, pour lui, le plus proche de ce que fut de Gaulle est Nicolas Sarkozy. «Comme de Gaulle, poursuit Henri Guaino, Sarkozy croit que la politique peut changer le cours des choses. Il est volontariste au bon sens du terme. C'est son tempérament : il est hostile au laisser-faire. Alors que Chirac, par tempérament, ne croit pas que les hommes peuvent profondément changer le cours de l'histoire

Valeur sûre
Sarkozy, fils spirituel du Général ? L'ancien maire de Neuilly n'ajamais joué les gardiens du temple. Mais il a compris que de Gaulle portait l'image du défenseur de la nation. Une valeur sûre pour les instituts de sondage. Il se souvient qu'enfant, sur les épaules de son grand-père, il apercevait dans les défilés cette imposante silhouette de l'homme condamné à mort par Vichy.
Le 16 avril 2007, en pleine campagne électorale, il se rend à Colombey-les-Deux-Eglises pour se recueillir sur la tombe du Général. Il est là pour s'imprégner des leçons du père de la Ve, du grand homme qui porte «témoignage d'une époque où la France ne doutait pas d'elle-même». Les Trente Glorieuses, le temps du plein-emploi, des DS et des Chaussettes noires. Au président sortant qui lui reproche son présidentialisme échevelé, le candidat de l'UMP rappelle que «le président de la République n'est pas un arbitre au-dessus des partis, qui marche sur les eaux parce qu'il a été au.» Après tout, ce débat sur les prérogatives de l'Elysée et de Matignon n'est-il pas hypocrite ? De Gaulle ne conduisait-il pas lui-même la politique du pays ? Pour expliquer la primauté de l'Elysée sur Matignon, Sarkozy aime raconter cette anecdote sur son lointain prédécesseur : en entrant à l'Elysée, en 1958, le Général veut réduire le train de vie de ses collaborateurs. Il réclame que leurs voitures officielles soient purement et simplement supprimées. Réaction des fonctionnaires du Château : impossible, il leur faut pour aller rendre visite aux ministres. Réponse du Général : «Pas question ! Ce sont les ministres qui doivent venir voir mes collaborateurs.»

Mouvement attrape-tout
Alors Sarkozy, dernier des disciples du Grand Charles ? Dans le tourbillon de ses prises de position, difficile de répondre. Comment mettre en case le phénomène Sarkozy ? «Il a été tour à tour orléaniste et bonapartiste, libéral et autoritaire, nationaliste et ouvert à la mondialisation, dit l'historien Jean-François Sirinelli. Un vrai caméléon.» S'il fallait le classer dans le rayon gaulliste, l'actuel président serait un néo-gaullo-conservateur libéral à tendance socialiste... «Il y a autant de définitions du gaullisme que de gaullistes», fait remarquer l'ancien garde des Sceaux Dominique Perben. Européens, souverainistes, libéraux, radicaux, partisans ou adversaires de la cohabitation, gaullistes de gauche, on trouve de tout dans l'histoire du mouvement. Mais aujourd'hui, existent-ils encore au sein de l'UMP ?
L'historien René Rémond datait la fin du gaullisme, justement, à la création de l'UMP, en 2002. La fusion du RPR et de l'UDF marquait la fin d'un cycle, selon lui. Le RPR n'avait plus de gaulliste que le nom. Et Chirac, son chef, tombait le masque à deux reprises sur son attachement aux valeurs du général de Gaulle. En 1997, il perd les élections, ne démissionne pas et accepte la cohabitation avec la gauche. En 2005, il perd le référendum sur l'Europe, ne démissionne pas et abaisse incontestablement la fonction présidentielle. Pour les orthodoxes, comme Charles Pasqua ou Marie-France Garaud, le fossoyeur du gaullisme n'est autre que Jacques Chirac en personne.
Même Dominique de Villepin se risque à une critique voilée : «Le Général est parti dans la difficulté. Quels sont les hommes politiques qui sont prêts à prendre ce chemin d'épines aujourd'hui ? s'interroge-t-il. L'attitude de De Gaulle ne peut se lire sans avoir une vision tragique de l'Histoire. Les hommes capables d'assumer totalement la solitude du pouvoir sont rares.»

Solitude des cimes
Pour l'ancien Premier ministre, aucun doute, Sarkozy est en plein apprentissage de cette solitude des cimes. «Chaque fois qu'il a une décision importante à prendre, après avoir consulté, le président se donne une journée de recul, raconte un proche collaborateur. Il ne voit plus personne. Il s'isole. C'est nouveau.» Autre trait commun avec le «père de la nation» : l'hôte de l'Elysée, contrairement aux apparences, n'est pas un clanique au sens apparatchik du terme. «Il n'aime ni les clubs ni les écuries trop fermées, ajoute ce proche. Il nous répète sans arrêt : laissez-moi respirer. Ne m'étouffez pas. Je veux être libre. Il le prouve d'ailleurs dans ses choix pour l'ouverture. Ce n'est pas que de la tactique politique, croyez-moi.»
Paradoxe de l'histoire : celui qui, devant le Congrès américain, s'est fait le chantre exalté de l'Amérique, de Hollywood et des traders de Wall Street, grâce, ou plutôt à cause du tsunami des subprimes, se retrouve catapulté dans le rôle gaullien d'ardent défenseur de l'Etat. «Le gaullisme est essentiellement l'exaltation de la nation et de la présence d'un Etat-fort», soutient Serge Berstein, professeur à l'IEP de Paris.
A Colombey, avec Angela Merkel, Sarkozy fête l'anniversaire de la rencontre historique de Gaulle-Adenauer. Il sera gaullien, forcément gaullien. Le fantôme du Général planera au-dessus de lui.

Publié dans Le PRG dans la presse

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