"Pourquoi je prends parti", par Pierre Mendès France (1965)

Publié le par PRG

Pour les lecteurs du Nouvel Observateur, Pierre Mendès France rompt un silence politique de trois années et appelle à voter en faveur de François Mitterrand à l'élection présidentielle du 5 décembre.

Le Nouvel Observateur : De Gaulle est-il un dictateur ?

Pierre Mendès France - Qu'appelez-vous un dictateur ? C'est un chef qui monopolise le pouvoir à lui seul, sans partage, sans contrepoids, sans contrôle. Dans le cas présent, De Gaulle ne fait pas du pouvoir un usage sanglant ou cruel. Il n'en reste pas moins qu'il y a aujourd'hui une concentration totale de pouvoir entre les mains d'un seul. C'est le fond du problème car cela touche la conception même que l'on doit avoir de la place de chacun de nous au sein de la société du XXe siècle. J'ai toujours profondément senti que le progrès, c'est la participation de plus en plus large de chacun à la détermination de son destin. C'est vrai dans la vie personnelle de l'individu, mais c'est vrai aussi dans la vie collective de la cité.
La France est un pays majeur. Même si elle ou certains de ses dirigeants ont commis des erreurs, je n'accepte pas qu'elle soit replacée sous tutelle. C'est une question de dignité pour le pays tout entier comme pour chacun de ses citoyens. Et puis, je sais que si, par désarroi ou par faiblesse, on renonce un jour à cette dignité, cela se termine toujours, à un moment donné, par une crise redoutable. Je rappelais tout à l'heure les précédents historiques. Les difficultés aiguës qui se produisent toujours lorsqu'un homme tout puissant quitte le pouvoir (volontairement ou non). Si l'on veut éviter des chocs dramatiques au moment de la mutation, il faut la préparer et cela alors même que le régime en place paraît installé et solide.
Il y a longtemps que j'ai avancé l'idée d'un gouvernement de transition. On en aura besoin un jour. Pour le moment, la première tâche, à l'occasion même de l'élection du 5 décembre, consiste à renforcer, à muscler l'opposition. L'intérêt général, l'intérêt supérieur, c'est de favoriser le rassemblement vigoureux d'une opposition, d'une opposition qui soit comprise par le pays, de sorte qu'elle fera apparaître une alternative, un choix. De là, la nécessité d'un programme, d'une politique de rechange précise. L'actuelle campagne électorale est une occasion de faire apparaître cela, et, cette occasion, il ne faut pas la perdre. (...)
Je n'ai pas toujours dans le passé partagé à cent pour cent toutes les positions qu'a prises François Mitterrand. Mais je peux dire ici une chose décisive pour moi: dans toutes les affaires graves depuis vingt-cinq ans, je l'ai trouvé du bon côté de la barricade. Il a été un prisonnier évadé ; il a été un résistant courageux et qui a pris les plus grands risques ; il a été l'un des tout premiers hommes politiques qui ont compris la nécessité d'une politique d'émancipation des peuples colonisés. Il paraît que, malgré cela, des hommes de gauche éprouvent des scrupules. Eh bien ! qu'ils regardent ce qu'a été continuellement l'attitude de la droite à son égard. Elle ne s'y est pas trompée, elle l'a toujours considéré comme un adversaire et toujours traité comme tel.
Evidemment, François Mitterrand ne peut pas satisfaire pleinement et totalement toutes les tendances de la gauche. J'ai déjà rappelé que le système électoral est contraint à faire preuve d'un esprit de conciliation et même de sacrifice qui ne sont pas aussi nécessaires à droite. Nous ne pouvons pas changer cela.
Nous sommes à cinq semaines du scrutin, voilà une candidature qui a recueilli une large approbation dans tous les milieux de la gauche, dans les partis, dans les syndicats. Mitterrand est le mieux placé pour réunir l'ensemble des voix démocrates et socialistes ; je ne vois pas comment on peut encore hésiter.
Je vote pour lui et, à ceux qui me font confiance, je demande de voter pour lui.

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