"L'identité du PS est en jeu"

Publié le par PRG

L 'Express le 26 novembre 2008

L'historien Michel Winock, professeur émérite à Sciences po, retrace les oppositions qui, de Jaurès à aujourd'hui, ont traversé le Parti socialiste.

Tout au long de son histoire, le Parti socialiste a évolué au gré de crises d'identité. Pourquoi?

L'unité du Parti socialiste a toujours été un problème. Sa fondation, en 1905, est l'aboutissement d'une longue période de divisions entre des groupes opposés et, finalement, entre deux formations, le Parti socialiste français de Jean Jaurès et le Parti socialiste de France de Jules Guesde. Celui-ci, revendiquant un marxisme de stricte observance, refusait toute alliance avec un parti bourgeois, alors que Jaurès l'acceptait pour défendre la République contre ses ennemis, comme il l'avait montré lors de l'affaire Dreyfus. Un an après le congrès d'Amsterdam de 1904, qui ne tolérait plus qu'un parti socialiste par pays, la SFIO a été fondée sur les thèses de Guesde: la lutte des classes, la révolution, le refus des alliances. L'influence de Jaurès a corrigé le tir. Mais de cette date résulte une ambivalence durable entre une doctrine résolument révolutionnaire et une pratique réformiste.

AFP

L'historien Michel Winock.

Cette opposition mènera à la rupture...

La naissance du Parti communiste, en 1920, loin de changer la doctrine socialiste, a renforcé sa radicalité idéologique: il ne fallait pas apparaître comme moins révolutionnaire que les "frères séparés". En même temps, l'insertion dans la vie parlementaire donne au Parti socialiste des responsabilités. Il s'en tire en s'alliant au Parti radical pour les élections, tout en refusant de gouverner avec lui. Léon Blum va trouver une astuce intellectuelle pour sortir de l'impasse, en distinguant l'exercice de la conquête du pouvoir. Victorieux avec ses alliés en 1936, le Parti socialiste mènera l'"expérience" du Front populaire (gouverner en régime capitaliste). Après la guerre, à partir de 1946, on en revient à ce qu'on a appelé l'"éternel guesdisme": doctrine révolutionnaire, pratique parlementaire. En 1956-1957, Guy Mollet, qui fait la guerre d'Algérie, n'a jamais cessé de se proclamer "marxiste".

En 1971, il y eut tout de même un nouveau PS...

La refondation du PS, à Epinay, entend faire coïncider la pratique et la doctrine: la rupture avec le capitalisme a pour garantie la stratégie d'alliance avec le PCF. En 1983, retour à l'ambiguïté: on ne change rien aux principes, mais on s'adapte aux contraintes du pouvoir. Régulièrement, après François Mitterrand, de Michel Rocard à Lionel Jospin, des voix s'élèvent pour concilier les mots et les oeuvres. Il faut attendre 2008 pour qu'enfin, à travers sa nouvelle déclaration de principes, le PS prône officiellement une politique sociale et écologique "dans une économie de marché". Toutefois, une contradiction demeure: le dernier article dispose vouloir rassembler "toutes les cultures de la gauche". Che Guevara et Léon Blum, même combat !

De quelle nature est la crise du PS aujourd'hui?

En apparence, c'est une querelle de personnes: pour ou contre Ségolène Royal. En réalité, l'identité du PS est en jeu. Royal veut l'adapter à la présidentialisation de la Ve République (élargissement de la base, utilisation massive des médias, démocratie participative...), tandis que ses adversaires entendent préserver la tradition d'un parti de militants, organisé en fédérations, sans changer en profondeur les actuels statuts. Il reste un fond d'opposition entre une "gauche" qui n'a pas vraiment tué le père (le "surmoi marxiste") et une aile "moderne" pleinement réformiste. Or ce clivage n'est nullement celui qui oppose les deux camps actuels: Martine Aubry est une sociale-démocrate affirmée. C'est pourquoi l'enjeu principal est celui de l'avenir du parti, de sa réforme et de son adaptation à la Ve République.

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