Le mystère Delanoë

Publié le par PRG

 

Valeurs actuelles Arnaud Folch, le 16 Avril 2009

Humilié au congrès de Reims, de plus en plus absent à la mairie de Paris, il inquiète ses amis : et si "Bertrand" préparait sa sortie?
Vous êtes tous des nuls, des incapables ! La scène se déroule mi-mars, à la mairie de Paris, à l'occasion de l'une des traditionnelles réunions hebdomadaires des élus socialistes et radicaux de gauche, présidée par le maire. Pourtant habitués aux poussées de colère de Bertrand Delanoë, ces derniers, ce jour-là,n'en sont pas revenus.


Au point que deux d'entre eux, Jérôme Coumet, le maire du XIIIe,et Marie-Pierre de La Gontrie, conseillère de Paris, ont décidé de... quitter la salle! Du jamais vu en huit ans de mandature. « Cette fois-ci, raconte un témoin, il a vraiment pété les plombs ».Un indice - un de plus - pour ceux qui le connaissent bien,des doutes qui assaillent Delanoë, nullement remis de son cinglant échec de novembre au congrès PS de Reims, où il briguait la tête du parti. « Delanoë est un cyclothymique, confie un élu socialiste : lorsque tout va bien, il se sent puissant, sûr de lui et s'impose naturellement. Mais dès que quelque chose ne marche pas, il est touché, déprime et s'énerve. »

Brillamment réélu à la mairie de Paris il y a un an, celui qui passait alors pour le grand favori dans la course à la succession de François Hollande (qui lui avait apporté son soutien) avait déjà tout programmé: la prise de Solferino, siège du PS, puis sa candidature à la présidentielle de 2012. Invité, un mois avant le congrès de Reims,du Grand Jury RTLLCI- le Figaro, Delanoë annonçait le soutien à sa motion de la « moitié des élus ». En privé, il se disait convaincu d'arriver largement en tête du vote des militants, avec « un minimum de 40 % des voix ». S'imaginant même, certains jours, obtenir la majorité dès le premier tour. Et puis la machine, soudainement, s'est déréglée...


Premier raté: un contretemps, celui de l'affirmation de son "libéralisme" dans un livre, De l'audace!, qu'il portera, crise aidant,comme un boulet. Second raté : sa campagne, jugée trop dilettante et trop "techno", y compris par son entourage. « Il a confondu Paris et la France », soupire un élu. Résultat : devancé dans plus d'un tiers des fédérations pourtant dirigées par ses soutiens, le maire de Paris (25,4 %) ne franchit la ligne d'arrivée qu'un point devant Martine Aubry et surtout quatre points derrière Ségolène Royal - qu'il déteste. Bien qu'arrivé en deuxième position,la gifle est si forte qu'il renoncera à se présenter contre cette dernière, se résignant à soutenir Aubry. Bon nombre de ses amis lui en feront le reproche: «Bertrand, c'est à toi d'y aller ! »

Mais rien n'y fait. Humilié, ce cheval d'orgueil déprime. Plusieurs congressistes présents à Reims se souviendront longtemps d'une image: celle du maire de Paris, les yeux dans le vague et grillant cigarette sur cigarette, seul devant la porte de son hôtel après l'annonce des résultats...

Rien, depuis, n'a réellement changé. Ou si peu. Les élus socialistes de la capitale l'ont certes vu, la semaine dernière, « remonter sur son cheval » à l'occasion de la dernière réunion à huis clos du groupe PS. Il a aussi accepté l'invitation, le dimanche précédent, d'Anne-Sophie Lapix sur Canal Plus, assurant avoir « tourné la page » de son échec de Reims. Il s'est engagé à aller soutenir, dans leurs régions, plusieurs têtes de listes aux européennes, dont le royaliste Vincent Peillon. Le 31 mars, il participait au lancement de la campagne d'Harlem Désir en Île-de-France. Le 13 mai, il sera l'un des principaux orateurs du "grand meeting"du PS au Cirque d'hiver. Après deux déplacements à Genève et à Istanbul, il devrait prochainement se rendre dans les territoires palestiniens... « Je ne resterai pas inactif », promet-il. « Service minimum », corrige-t-on, tant au PS qu'à la mairie de Paris

Un signe qui ne trompe pas : après avoir quitté, à l'issue du congrès de Reims, le bureau national du parti socialiste où il siégeait depuis onze ans, Delanoë a été le grand absent des négociations internes sur la composition des listes européennes. La majorité des sortants appartenait à son courant, la plupart ont été sacrifiés. Faute d'être soutenus. «On a compris que son courant était mort quand on s'est réunis pour examiner les listes, résume crûment un proche d'Aubry. Non seulement ils sont arrivés à sept pour représenter la motion Delanoë, mais les sept défendaient chacun des candidats différents ! » Lui d'ordinaire si réticent à déléguer a laissé le soin à ses fidèles de négocier en son nom. D'où l'amertume ressentie par nombre de ses (ex) amis, ayant le sentiment - justifié - d'avoir été « lâchés ». Parmi eux, deux poids lourds : François Hollande, qui lancera son propre club, Changer la gauche, au lendemain du scrutin, et Pierre Moscovici, qui s'est rapproché de la première secrétaire. Laquelle, de son côté, ne décolère plus contre lui depuis le fiasco du récent Printemps des libertés organisé au Zénith de Paris : 1500 personnes tout au plus, contre 4000 à 6000 attendues dans le propre "fief"de Delanoë - qui compte 30000 adhérents ! « Il n'a pas bougé le petit doigt », tempête Aubry en petit comité. « On ne se contente pas d'envoyer des e-mails pour faire venir les militants », ajoute l'un de ses proches.

La rumeur du prochain départ de son bras droit

Paris aussi, nombreux sont ceux à constater, jour après jour, les "absences" du "patron", autrefois omniprésent. « Il n'a plus le même plaisir ni la même énergie », assure la bayrouiste Marielle de Sarnez. « Il n'écoute pas », confirme Pierre-Yves Bournazel, conseiller de Paris UMP et chef de file de l'opposition dans le XVIIIe, terre d'élection delanoïste depuis 1977, où celui-ci, dit-il, « ne participe en moyenne qu'à un conseil d'arrondissement sur cinq, en ne restant, le plus souvent, qu'une dizaine de minutes sur quatre à cinq heures de débat. » Une autre élue UMP, reçue en tête à tête par le maire de Paris, se souvient d'un homme « fatigué », «écoutant d'une oreille distraite en signant ses parapheurs ». Même constat à gauche: « Il est en hibernation créative », sourit-on (jaune) au groupe socialiste. Sous couvert d'anonymat, un adjoint raconte cette réunion interne où Delanoë, soudain pris d'une grande lassitude, a lâché: « Tout cela me fatigue... »

Cela augure-t-il, comme certains le murmurent,d'une démission de Delanoë avant le terme de son mandat - en 2014? Pierre-Yves Bournazel n'y croit pas: « Il ne faut pas oublier la leçon de l'échec, en 2005, de la candidature de Paris aux JO. Là aussi, il avait traversé une période difficile, beaucoup l'avaient déjà enterré, mais il s'est relevé. Et puis, ajoute-t-il, je pense qu'il n'a pas tout à fait abdiqué ses ambitions présidentielles : Royal et Aubry se livrant une guerre sans merci, il peut espérer devenir un recours. » Il n'empêche : dans les couloirs de l'Hôtel de Ville, la rumeur se propage: « Dès lors qu'il a déjà annoncé qu'il s'agissait de son dernier mandat et que son objectif ultime, l'Élysée, semble désormais inatteignable, pourquoi continuerait-il de s'ennuyer encore pendant cinq ans ? », s'interroge un autre élu UMP

Delanoë, lui, botte en touche: «Moi, en préretraite? Mais j'ai des journées de treize heures...» Reste un autre départ, annoncé par certains, qui, s'il était confirmé, ne manquerait pas d'apparaître comme annonciateur d'une prochaine fin de règne : celui de Laurent Fary, porte-parole et surtout proche entre les proches - depuis plus de quinze ans! - du maire de Paris. «Le seul, avec Pierre Schapira [son adjoint pour les affaires internationales, NDLR], à qui il fait réellement confiance », dit-on dans son entourage. Un indispensable bras droit. Tellement indispensable que l'on n'imagine guère Delanoë continuer de gérer longtemps la capitale sans lui...

Une certitude: son successeur, avant ou après l'échéance normale, est d'ores et déjà choisi. Recevant dans son bureau de la mairie de Paris son exadversaire UMP, Françoise de Panafieu, quelques jours après sa réélection de mars 2008, Delanoë n'en a pas fait mystère : « Ce sera Anne Hidalgo ». L'omniprésente première adjointe et élue du XVe laisse dire: « Bertrand dit assez ouvertement qu'il aimerait voir une femme le remplacer, mais ce n'est pas à moi de commenter cela », dit-elle. Non sans laisser poindre, malgré elle, une pointe d'excitation.Comme si le temps, déjà, était compté?

 

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