Au Parlement, un air d'union sacrée face à la crise

Publié le par PRG

Le Monde le 14 Avril 2009
A l'échelle du Parlement et de ses 920 élus, ils constituent une petite formation : 12 députés et 12 sénateurs de la majorité et de l'opposition. Depuis l'automne, ils se réunissent pour travailler avec un bonheur sans mélange sur les paradis fiscaux ou sur la régulation financière. Mercredi 15 avril, Nicolas Sarkozy les reçoit pour un troisième déjeuner à l'Elysée.


Un groupe de travail inédit dans l'histoire parlementaire Douze députés : Jean-Pierre Balligand (PS, Aisne), Jean-Pierre Brard (GDR, Seine-Saint-Denis), Gilles Carrez (UMP, Val-de-Marne), Henri Emmanuelli (PS, Landes), Paul Giacobbi (App. PS, Haute-Corse), Louis Giscard d'Estaing (UMP, Puy-de-Dôme), François Loos (UMP, Bas-Rhin), Hervé Mariton (UMP, Drôme), Didier Migaud (PS, Isère), Nicolas Perruchot (NC, Loir-et-Cher), François de Rugy (GDR,Loire-Atlantique), Philippe Vigier (NC, Eure-et-Loir). Douze sénateurs: Bernard Angels (PS, Essonne), Jean Arthuis (centriste, Mayenne), Nicole Bricq (PS, Seine-et-Marne), Jean-Pierre Chevènement (RDSE, Territoire de Belfort), Marie-Hélène Des Esgaulx (UMP, Gironde), Jean Desessard (Ratt.PS, Paris), François Marc (PS, Finistère), Philippe Marini (UMP,Oise), Albéric de Montgolfier (UMP, Eure-et-Loir), Bruno Sido (UMP, Haute-Marne) Bernard Vera (CRC, Essonne) Jean-Paul Virapoullé (UMP, La Réunion).


"On s'éclate", témoigne Nicolas Perruchot, député Nouveau Centre du Loir-et-Cher, avec la fougue de ses 42 ans. "C'est bien que nous puissions nous pencher ensemble sur une crise qui nous dépasse tous", renchérit, solennel, le président du Mouvement républicain et citoyen, Jean-Pierre Chevènement.

Le président de la commission des finances du Sénat, le centriste Jean Arthuis, co-anime, avec son homologue de l'Assemblée nationale, Didier Migaud (PS), ce singulier groupe de travail sur la crise financière internationale, où le socialiste Henri Emmanuelli rivalise de courtoisie avec le libéral Philippe Marini, où M. Chevènement trouve matière à amendement commun avec la sénatrice UMP de Gironde, Marie-Hélène Des Esgaulx, sur les paradis fiscaux, où l'ex-communiste Jean-Pierre Brard se gausse de la conversion à la régulation de M. Arthuis. "Tu te bolchévises, Jean. Tu es comme les nouveaux convertis, excessif", lui aurait-il dit, ironique. Mais même lui souhaite que ce groupe, "où règne un très bon climat", poursuive ses travaux.

C'est le président du Sénat, Gérard Larcher, qui a eu l'idée de faire travailler ensemble des députés et des sénateurs de toutes sensibilités politiques sur un sujet d'actualité et dans un cadre autre qu'une commission mixte paritaire. Bernard Accoyer, le président de l'Assemblée, lui a aussitôt emboîté le pas. Le chef de l'Etat était favorable à cette initiative dans laquelle, ouverture oblige, plusieurs députés croient reconnaître sa marque.

Les 24 heureux élus, parmi lesquels deux femmes, appartiennent à des commissions différentes : finances et affaires économiques, lois, affaires étrangères et affaires sociales. Ils ont été choisis pour leur diversité, leurs compétences et pour la solidité de leurs convictions politiques.

En novembre, à l'issue de trois heures de réunion au Sénat, la méthode de travail est fixée. Les administrateurs des assemblées préparent les textes, les 24 parlementaires les amendent. Le groupe de travail s'est fixé pour objectif la recherche de consensus et la mise au point de propositions concrètes en vue des réunions du G20. Le Palais-Bourbon s'est mobilisé sur les paradis fiscaux, le Palais du Luxembourg sur la régulation. Des propositions de réforme du système financier international, datées de novembre 2008 et de mars, adoptées par consensus, ont été remises au président.

"Au début, il y avait pas mal de scepticisme, se souvient M. Migaud. Et puis chacun s'est pris au jeu. Les échanges sont d'autant plus intéressants qu'ils sont libres." La gravité de la crise a fait le reste. "Elle a provoqué un sursaut des parlementaires de droite, qui ne pouvaient en rester à leur défense habituelle du laisser-faire", analyse Jean Desessard, sénateur Vert de Paris. "On a trop fait confiance à l'autorégulation", admet le sénateur UMP d'Eure-et-Loir, Albéric de Montgolfier.


De l'avis général, seul le villepiniste Hervé Mariton n'a pas cédé à cet engouement général pour le retour de l'Etat. "En novembre, j'ai plaidé pour un juste équilibre entre la nouvelle régulation et la liberté d'entreprendre. Que n'avais-je dit ! En avril, je suis reparti à la charge sur le débat "priorité ou primauté" de l'intervention publique. Quelle affaire ! Ce ne sont pas les libéraux de l'UMP qui donnent le la", ironise-t-il.

De fait, la gauche n'a aucune difficulté à se reconnaître dans certains passages de la note du 13 novembre 2008 qui critique "la double démission des Etats face au leadership américain et à la toute-puissance des marchés" et la part, dans les désordres actuels, de "la déformation du partage des revenus du capital et du travail"... et du "développement irresponsable du crédit aux Etats-Unis".

Le Parlement français est longtemps resté en retrait sur les questions financières, jugées affreusement techniques et fréquemment traitées par ordonnance. "Avec la crise, témoigne M. Arthuis, nous devons nous y investir." Aucun participant ne semble redouter une possible récupération du groupe par le chef de l'Etat : "C'est une bonne chose pour la démocratie et un signe de maturité que nous soyons associés à ce travail", se félicite M. Desessard. La qualité des échanges et le plaisir de travailler ensemble ne gomment pas les clivages, mais tissent des liens précieux. Sans eux, M. Arthuis n'aurait peut-être pas été assuré de pouvoir faire voter son amendement encadrant la rémunération des dirigeants.

De leurs déjeuners à l'Elysée, le 13 novembre et le 30 mars, les parlementaires ont gardé le souvenir d'un Nicolas Sarkozy attentif, maîtrisant parfaitement les dossiers et entouré de collaborateurs plutôt silencieux (Claude Guéant, Henri Guaino, Catherine Pégard et, pour le deuxième rendez-vous, Xavier Musca). Aucun ministre n'était de la partie. Mercredi, le président devrait "débriefer" le sommet de Londres et commenter l'ordre du jour du troisième G20, à l'automne. On ignore, en revanche, quels desserts figureront au menu. Le 13 novembre - clin d'oeil à la crise - des gâteaux en forme de lingots en chocolat avaient été proposés aux convives.

 

Publié dans article sur le PRG

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article