Campagne en catimini pour les élections européennes, par Michel Noblecourt

Publié le par PRG

 Le Monde Le 24 Avril 2009

A
six semaines des élections européennes, le 7 juin, aucun signe ne montre que la France, comme ses vingt-six partenaires de l'Union européenne (UE), est en campagne électorale. Selon un sondage d'Eurobaromètre, réalisé en février auprès de 1 035 personnes et diffusé le 10 avril, 61 % des Français ignorent la date du scrutin. Ils sont 53 % à s'en désintéresser et 15 % - 26 % des moins de 25 ans - se disent sûrs de ne pas aller voter.
 

Cette indifférence n'affecte pas François Fillon. "Notre pays a d'autres soucis", a assuré le premier ministre le 17 avril. Par sa dureté et son ampleur, la crise économique, qui mêle récession et fronde sociale, semble avoir balayé tout autre sujet. Loin d'avoir fait naître un besoin d'Europe qui aurait stimulé la campagne, elle a paralysé la parole des politiques comme s'ils reconnaissaient leur impuissance à répondre aux inquiétudes des électeurs.

Partisan d'une campagne "pas trop" longue, M. Fillon risque d'être comblé. Avec les ponts du mois de mai, elle ne devrait guère durer plus de trois semaines. Cette apathie électorale résulte aussi de la régionalisation du scrutin, mise en oeuvre aux élections de 2004 avec la création de huit eurocirconscriptions. Cette année-là, pourtant, l'effet de cette dénationalisation du vote, qui intervenait aussi trois ans avant une élection présidentielle, avait été limité. Dopé par son double succès aux élections régionales et cantonales, le Parti socialiste avait nationalisé le scrutin, réalisant, avec 28,9 % aux européennes, un grand chelem, qui avait été porté au crédit de François Hollande.

En 2009, l'ampleur du désintérêt pourrait favoriser l'abstention, déjà élevée en 2004 (57,24 %). Les sondages l'infirment, mais la campagne n'a pas démarré...

Une série de premières aurait pu raviver l'intérêt. A gauche, le Parti communiste fait cause commune avec le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon dans un "Front de gauche". Le PS fait la course sans son allié traditionnel, le Parti radical de gauche, qui, après avoir hésité à s'unir avec le MoDem de François Bayrou, est resté à l'écart. Le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) d'Olivier Besancenot, qui ne débutera sa campagne que le 8 mai, va subir son baptême du feu électoral, alors qu'en 2004 la LCR et LO étaient ensemble. Europe Ecologie réunit le Vert Daniel Cohn-Bendit, habitué à lorgner vers le centre, et l'altermondialiste José Bové, familier du compagnonnage avec l'extrême gauche. Au référendum européen de 2005, le premier était "ouiiste", le second "noniste". A droite, Philippe de Villiers s'est marié avec les chasseurs de CPNT.

Europe Ecologie, le Front de gauche et M. Bayrou, qui fait de cette campagne un galop d'essai pour sa candidature à la présidentielle de 2012, semblent seuls en scène, avec, comme d'habitude, le Front national des "Le Pen père et fille" en embuscade, tentant de capter les colères générées par la crise. "Je suis tout seul en campagne", clame M. Mélenchon. "On fait campagne tout seuls", renchérit Cécile Duflot, la secrétaire nationale des Verts. Marine Le Pen accuse l'UMP et le PS de "provoquer l'abstention". Et Harlem Désir, tête de liste du PS en Ile-de-France - dont le parti ne déploie pas nationalement un activisme débordant - incrimine, dans Libération du 23 avril, la "stratégie d'évitement" de l'UMP, qui veut que la campagne des européennes "soit réduite au silence".

L'omniprésence de M. Bayrou, qui convoite le statut d'opposant numéro un à Nicolas Sarkozy, est à la hauteur de son difficile pari. Général sans armée, le président du MoDem doit au moins confirmer son score de 2004 (11,96 %), même si ses amis d'alors l'ont abandonné. Pour réussir, il lui faut à la fois récupérer les centristes déçus du sarkozysme et les socialistes qui ont fait leur deuil de la rénovation du PS. Arc-bouté sur 2012, M. Bayrou espère y parvenir en cultivant l'antisarkozysme.

L'UMP a lancé une caravane en métropole et tient son premier meeting le 28 avril à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine). Mais elle s'en remet à un seul maître, le chef de l'Etat. Pour le laborieux bouclage de ses listes, M. Sarkozy est l'unique arbitre, jusqu'au choix d'un candidat des Hauts-de-Seine. M. Sarkozy se charge de tout, des états d'âme du Nouveau Centre au contenu des tracts. Quant au coordinateur national, Michel Barnier, il ne pourrait quitter le ministère de l'agriculture qu'une fois les listes bouclées, en mai, quitte à prolonger la panne d'allumage.

Alors que les sondages placent l'UMP (16,64 % en 2004) en tête, M. Sarkozy veut éviter un vote sanction. Mais, en s'impliquant fortement, il risque l'effet inverse. Du coup, lui qui comptait toucher les dividendes de sa présidence réussie de l'UE, tente de fédérer la droite autour du thème de la sécurité. En face, le PS, qui lance sa campagne le 24 avril à Toulouse, avec le gotha de la social-démocratie européenne, dont Poul Nyrup Rasmussen, président du Parti socialiste européen, joue la carte du double vote sanction. Un carton rouge à José Manuel Barroso, président de la Commission, un autre à M. Sarkozy. Martine Aubry, qui a fait la synthèse des "ouiistes" et des "nonistes", s'implique sans se surexposer autant que M. Hollande. Ainsi, si le PS est juste derrière l'UMP, elle ne sera atteinte qu'à la marge. Mais, s'il est devant, elle ne sera pas en situation de s'approprier seule un tel succès.

Publié dans article sur le PRG

Commenter cet article