Un Mitterrand en Sarkozy

Publié le par PRG

le Figaro le 26 juin  

Frédéric Mitterrand à la Culture... lorsque la possible nomination du directeur de la villa Médicis a commencé à être évoquée en début de semaine, certains ont tout de suite imaginé qu'Alain Minc, qui souhaite tant « mitterrandiser » Nicolas Sarkozy, était derrière cette nomination choc. En fait, non. L'essayiste, auprès de qui le président de la République a testé cette hypothèse une dizaine de jours avant l'annonce du remaniement - le nom de Hugues Gall avait également été évoqué à cette occasion pour succéder à Christine Albanel -, ne l'y a pas encouragé.

En réalité, c'est bel et bien le chef de l'Etat, qui n'a jamais caché sa fascination pour l'ancien président socialiste, qui envisage, depuis quelque temps déjà, de confier un rôle important au neveu de François Mitterrand. L'idée de faire de lui le successeur de Christine Albanel, ébranlée par la gestion du projet de loi Hadopi contre le téléchargement illégal, germe vraiment lorsqu'il le rencontre à Rome, lors d'une visite à la villa Médicis, il y a quelques semaines. Ceux qui sont présents noteront d'ailleurs que le président de la République passe beaucoup plus de temps avec le directeur de cette prestigieuse institution qu'avec l'ambassadeur de France en Italie. Le courant passe facilement entre les deux hommes qui se connaissent.

Nicolas Sarkozy avait déjà songé, en janvier 2008, à confier à Frédéric Mitterrand une mission sur l'avenir de l'audiovisuel public, et il a trouvé remarquable son livre La Mauvaise Vie. Derrière le « joli coup » que représenterait cette nomination, derrière le côté un peu « provoc' » qu'elle revêt pour un certain peuple de droite qui n'appelait l'ancien président que « Mitrand », en avalant le « e », manière de souligner son mépris pour le personnage, le chef de l'Etat se dit qu'il a peut-être trouvé la perle rare. Frédéric Mitterrand, rue de Valois, dans le ministère qu'occupèrent André Malraux et Jack Lang... quel symbole ! Outre son nom qui claque, l'homme est connu des Français, inventif et légitime en matière culturelle.

Il n'est pas sûr que l'écrivain et animateur puisse être présenté pour autant comme la preuve d'une nouvelle ouverture à gauche - lui-même parle d'«ouverture d'esprit». Tout simplement parce que Frédéric Mitterrand n'est pas de gauche.

Et même s'il soutint activement son oncle en 1981, puis adhéra au Mouvement des radicaux de gauche (MRG) en 1993, il ne l'a jamais réellement été, comme l'a opportunément rappelé le fils de l'ancien président socialiste, Gilbert Mitterrand, manière d'indiquer que l'on ne pouvait en aucun cas parler de « débauchage ».

 De fait, le moins que l'on puisse dire, c'est que Frédéric Mitterrand n'est pas un pilier de la Rue de Solferino. Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture et aujourd'hui directeur de Versailles, le confirme : l'ancien étudiant des beaux quartiers, qui fit ses études au lycée Janson-de-Sailly, dans le XVIe arrondissement de Paris, avant d'intégrer la faculté de lettres de Nanterre et d'entrer à Sciences-Po, est «sociologiquement très familier de la grande bourgeoisie parisienne. C'est un homme de gauche parce qu'il est attaché au libéralisme sociétal qu'a longtemps incarné la gauche et que veut incarner aujourd'hui la droite, mais il n'a jamais été marxiste-léniniste, pas plus que socialiste ardent. » Ivan Levaï, ami de Frédéric Mitterrand, va dans le même sens : «Je me garderai bien de dire que c'est un homme de gauche, mais ce n'est pas un homme de droite classique.» Et le journaliste d'ajouter : le plus important, c'est que Frédéric «est le fils du frère préféré de François Mitterrand, Robert. Il entretenait avec François Mitterrand une relation plus culturelle que politique. Il était fasciné par lui, comme je pense qu'il est aujourd'hui fasciné par Nicolas Sarkozy et réciproquement.»

Preuve de cette étonnante attraction qu'a toujours exercée le nom de Mitterrand sur le camp « d'en face », le neveu de l'ancien président socialiste a déjà fait l'objet de manœuvres d'approche par les chiraquiens. En 1995, Jean-Jacques Aillagon se souvient être allé le voir en Tunisie - sa deuxième patrie -, où il tournait Madame Butterfly, pour le convaincre de participer au comité de soutien culturel pour Jacques Chirac. Il n'aura pas beaucoup de mal à emporter son adhésion. Et Frédéric Mitterrand n'hésitera pas à se prononcer pour l'élection de Jacques Chirac.

 A l'époque, déjà mû par une animosité vivace à l'égard de Lionel Jospin (avec qui il avait pris ses distances lorsque ce dernier avait revendiqué son fameux « droit d'inventaire » sur les deux septennats de François Mitterrand), et malgré les railleries de certains balladuriens ironisant sur «la rencontre improbable entre la gauche caviar et la droite tête de veau», l'animateur de télévision explique que Jacques Chirac est quelqu'un qu'il «aime beaucoup» et qu'il «est impossible d'espérer que les socialistes offrent une alternative à la situation dans laquelle est la France».

Il peut laisser sa trace dans l'histoire du ministère

Si certains craignent que cet esprit libre, «incroyablement ponctuel, méthodique et organisé» sous ses airs de dandy dilettante, parfois autoritaire aussi, ne soit pas assez politique pour affronter l'administration tentaculaire de la Rue de Valois, d'autres sont convaincus qu'il peut laisser sa trace dans l'histoire du ministère. Michel Boyon, le président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), qui le connaît depuis des années, apprécie chez ce «créatif perfectionniste», «pudique, réservé et attentif aux autres», sa «conception à la fois très dynamique et populaire de la culture». Ivan Levaï, qui décèle chez cet être extrêmement courtois et bien élevé «une souffrance, comme une blessure», est convaincu qu'il peut devenir «un grand ministre». «Il y a chez lui du Michel Guy, du Françoise Giroud et du Jacques Duhamel». Pas moins. Et d'ajouter : «Il a le sens de l'Etat et de l'intérêt général, ce n'est pas l'homme de la culture d'Etat.»

Face à ces attentes, Frédéric Mitterrand, élégant touche-à-tout, passionné par les grandes figures historiques, les destins brisés ou fracturés, de la Shabanou à Ava Gardner, cinéphile passionné qui créa les salles d'art et d'essai Olympic, doit sentir pour une fois le poids de l'Histoire sur ses épaules. Le conteur devient acteur.

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