Afghanistan : Extrait du discours de Jean-Michel Baylet à l' université d' été des radicaux de gauche

Publié le par PRG

Le 7 septembre 2008 à Ramatuelle
Ma véritable inquiétude est ailleurs, et je devine que c’est aussi la vôtre. Elle est quelque part à la frontière imprécise de l’Afghanistan et du Pakistan. Partout, même, à Tbilissi, même à Téhéran, nous avons l’impression que la raison, fût-elle injuste, peut l’emporter, que le pire peut être évité. Et surtout, nous y sommes tellement faibles en influence que notre indignation ne serait que maquillage compassionnel.

Depuis le terrible traquenard tendu aux troupes françaises le 18 août en Afghanistan, nous sommes obligés de réfléchir différemment. Et depuis le vote du Congrès le 21 juillet, nous avons à répondre par la voix de nos parlementaires à une interrogation particulièrement lourde : les démocraties sont-elles prêtes à payer, par les risques de la guerre, le prix de la paix ?

Je pourrais vous rappeler interminablement les données du problème. Après l’attentat du 11 septembre 2001, les Américains, longtemps au soutien des talibans, n’ont pas cherché à rétablir les droits de l’Homme à Kaboul ; ils ont seulement voulu extirper Ben Laden de son sanctuaire. Le régime mis en place par les Occidentaux même s’il a été ratifié par une élection sans surprise, n’a pas de légitimité et nul n’en aura plus dans un pays où les logiques de différenciation ethnique et d’affrontement tribal l’ont toujours emporté sur le concept d’Etat parfaitement abstrait.

De fait, six ans après notre intervention en Afghanistan ni les droits des femmes, ni le développement des territoires, et moins encore la lutte contre la corruption ou le trafic de drogue n’ont progressé d’un pouce. Cette situation, vous la connaissez et, tout analysé, nous pourrions, à la fin, baisser les bras et laisser un peu de temps au peuple afghan pour passer du Moyen-Age au XXIème siècle.

Nous pourrions aussi céder à la tentation de la démagogie. Nous avons eu à déplorer la mort de dix soldats français. Nous savons les réticences extrêmes de l’opinion publique au maintien et plus encore au renforcement de notre dispositif militaire en Afghanistan. Nous pourrions en somme donner raison à ceux qui spéculent sur notre supériorité morale parce qu’ils savent que nous accordons à la vie humaine un prix qu’ils jugent sans rapport avec les préjugés de leur fanatisme. Nous pourrions faire le choix de la lâcheté et dire dans un esprit munichois à nos amis américains : Débrouillez-vous, cela n’est plus notre affaire. Sans doute serions-nous applaudis comme le fut Edouard Daladier.

Et nous pourrions encore, si nous n’avions l’esprit braqué sur l’essentiel, dire à ceux qui polémiquaient contre nous après le Congrès du 21 juillet : Quand on est dans l’opposition, on s’oppose. Si Sarkozy veut maintenir nos troupes, la gauche doit refuser. Si l’envoi de soldats français a été décidé par Jacques Chirac et Lionel Jospin, que l’UMP et le PS assument leurs responsabilités. Nous pourrions tout simplement dire non par facilité.

Ce serait une victoire médiatique facile et une redoutable défaite pour notre conception de la politique.

J’ai rappelé les grandes lignes du sombre tableau qui se dessine en Afghanistan. Je veux y ajouter deux traits plus sombres encore et qui sont des armes braquées contre l’équilibre du monde. D’une part, le Pakistan s’est doté de l’arme nucléaire. D’autre part ce pays n’aura plus demain ni les moyens ni la volonté de s’opposer à la contamination de son territoire par le terrorisme et par le fanatisme.

Il nous faudra dire, dans les prochains jours, si nous avons ou non la volonté de nous opposer à cette montée des plus grands dangers. Nous avons à rendre compte, sous le jugement des générations futures, de notre courage ou de notre démission. Nous avons à dire si nous sommes prêts à porter le poids du vieil adage latin : « Si tu veux la paix, prépare la guerre ». Nous avons tout simplement à faire face, plus vite qu’il n’était prévu, à nos nouvelles responsabilités constitutionnelles.

A la gravité de mon propos, vous avez deviné ma position. Il appartiendra à nos parlementaires de se prononcer en conscience une nouvelle fois. Je vais bien sûr parler beaucoup avec eux mais j’ai envie de vous demander ici un mandat très inhabituel dans une Université d’été : donnez-moi par votre détermination collective les moyens de les convaincre. La faiblesse serait un misérable refuge. Si nous n’avons pas la force de nos arguments, nous subirons les arguments de la force.

 

 

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