Le "coup du siècle" du président
Le 20 octobre, Direct Matin
Nicolas Sarkozy est de retour de Camp David où il vient de rencontrer George W. Bush. Le président a beau être fatigué, il jubile : "J'ai réussi le coup du siècle !", s'exclame-t-il devant un petit groupe de ministres qu'il réunit quelques jours plus tard à l'Elysée. Mais qu'est-ce donc que ce coup du siècle ? Un plan secret pour sauver la planète ? Nenni. Nicolas Sarkozy vient d'obtenir la réunion d'un G10 (sommet des pays industrialisés et des grandes économies émergentes) le 15 novembre à Washington. La rencontre ne s'annonce guère décisive. Elle permettra tout au plus d'ébaucher des discussions sur la reconstruction du système monétaire international. Mais ce week- end-là, le Parti socialiste réunit son congrès à Reims. Il devait créer l'événement. Le Président va lui voler la vedette. Il est satisfait.
Crise financière ou pas, Nicolas Sarkozy fait d'abord de la politique. Depuis son entrée à l'Elysée, il garde un œil sur François Bayrou, devenu l'un de ses opposants les plus virulents, l'autre sur le Parti socialiste qui, sur fond de guerre des chefs, tente de surmonter tant bien que mal son troisième échec consécutif à l'élection présidentielle. Il veut, par tous les moyens, en freiner la reconstruction, au nom d'un principe politique simple : tant qu'il n'existe pas d'opposition structurée capable de l'arrêter, la voie est libre !
L'ouverture pratiquée au lendemain de l'élection présidentielle participait déjà de ce calcul : déstabiliser l'adversaire en récupérant certains de ses membres. La crise financière qui s'est abattue depuis le 15 septembre sur toute la planète lui permet de franchir une étape supplémentaire. Désormais, c'est sur les idées mêmes de ses opposants que Nicolas Sarkozy tente de réaliser une OPA. Avec là encore un principe simple : en période de crise, il n'y a plus de tabous idéologiques. Tout est possible. La preuve, même la City, à Londres, s'est résolue à nationaliser ses banques pour éviter la catastrophe. C'est dire.
C'est ainsi que depuis le discours qu'il a prononcé à Toulon le 25 septembre dernier, Nicolas Sarkozy a endossé les habits du parfait socialiste. Il annonce "la fin du capitalisme financier", promet de faire le ménage dans les rémunérations patronales, gèle l'ouverture de capital de La Poste, réhabilite l'Etat, "seul acteur capable de redonner une visibilité, de montrer une direction, d'apaiser les craintes" et réclame "un pacte moral entre les banques et la collectivité nationale" à l'instar du "donnant donnant" cher à Ségolène Royal. L'effet sur le Parti socialiste ne s'est guère fait attendre : pour se différencier d'un pouvoir qui colle à leurs discours, les leaders des différentes motions ont été obligés, en pleine campagne interne, de gauchir leurs propositions. Benoît Hamon réclame désormais "l'interdiction de licencier" pour toutes les entreprises qui délocalisent, Martine Aubry promet de "remettre en cause" le libéralisme, Ségolène Royal veut faire entrer les épargnants, les citoyens, les associations de consommateurs et les représentants des PME dans les conseils d'administration des banques pour mieux contrôler la distribution du crédit. Et Bertrand Delanoë ne sait plus comment faire oublier ce cri du cœur qu'il avait eu au début de l'été : "Je suis libéral et socialiste." Comme à chaque congrès, c'est à qui sera le plus radical.
Le pari de Nicolas Sarkozy est simple : il consiste à retarder la rénovation du Parti socialiste en occupant lui-même le terrain de la gauche moderne. "Il pense que le congrès de Reims va se traduire par une surenchère à gauche, qu'il y aura de nouveaux déçus et qu'il pourra poursuivre l'ouverture lors d'un prochain remaniement", explique un ministre.
A droite, cette stratégie ne va évidemment pas sans tension. On entend beaucoup ces derniers temps l'aile libérale de la majorité s'interroger sur le discours très étatiste du Président. A gauche, on se moque des contradictions flagrantes entre le discours très à gauche de Nicolas Sarkozy et ses actes qui le sont beaucoup moins : l'Etat français s'est ainsi bien gardé d'entrer dans le capital des banques, ce qui fait dire à Ségolène Royal que "Nicolas Sarkozy reste en réalité prisonnier de ses amis banquiers" et qu'il existe "une connivence de classe comme il n'y en a nulle part ailleurs en Europe". Il n'en demeure pas moins que l'épais brouillard qui continue de flotter autour du Parti socialiste incite Nicolas Sarkozy à poursuivre autant qu'il le peut son offensive.