« Nous noyer sous une avalanche de textes de loi »
L'Humanité le 5 août 2008
Nicolas Sarkozy a signé, vendredi dernier, le décret convoquant le Parlement en session extraordinaire le 22 septembre prochain. Une précipitation qui inquiète de nombreux parlementaires, à droite comme à gauche. Deux textes devraient leur être soumis : la généralisation du RSA (revenu de solidarité active) et le projet de loi sur « l’intéressement et la participation dans l’entreprise ».
En quoi la décision du chef de l’État vous choque-t-elle ?
Roland Muzeau. Ce type de décision nous éclaire sur les buts inavoués des modifications institutionnelles intervenues en juillet. Nicolas Sarkozy entend bien jouer tous les rôles à la fois : celui de président mais aussi celui de premier ministre. Cette volonté redoublée d’occuper tout l’espace s’explique en partie par la victoire de la droite au Congrès de Versailles. Le vote positif des radicaux de gauche comme de Jack Lang porte aussi une part de responsabilité dans le forcing qu’impose Nicolas Sarkozy. De plus, tout juste après avoir fait voter des modifications pour garantir un délai minimum de six semaines entre le dépôt d’un projet de loi et son examen au Parlement, la droite ignore ce principe, nous contraignant à débattre au plus vite sur deux textes importants qui touchent à la vie au travail. D’abord celui sur l’intéressement et la participation, troisième loi depuis le début de la session parlementaire sur ces questions. Les salariés ne résoudront d’ailleurs pas leurs problèmes de pouvoir d’achat avec ce type de mesure. Le RSA ensuite. Outre qu’il peut bénéficier à une part des personnes privées d’emploi extrêmement précarisées, ce projet aura des effets extrêmement pervers car, dans le même temps, il va encourager le patronat à maintenir une stratégie de bas salaires. Aujourd’hui déjà, plusieurs dizaines de conventions collectives ont des grilles salariales où le premier échelon démarre en dessous du SMIC et un tiers des SDF sont des gens qui travaillent ! Ses sujets méritent que l’on s’y attarde. C’est précisément ce que redoute la droite qui veut nous noyer sous une avalanche de textes législatifs pour étouffer le débat.
Vous voyez là un moyen de limiter le débat démocratique…
Roland Muzeau. Oui, le gouvernement et Sarkozy emploient désormais des méthodes incroyables. Alors que cette convocation prématurée des députés et des sénateurs va priver la gauche de journées parlementaires qui lui sont naturellement réservées, la droite va interrompre la session ordinaire pour que l’UMP puisse tenir les siennes ! De plus en plus, le parti et l’État se rapprochent, cela ressemble aujourd’hui à un État UMP ! Par ailleurs, il devient évident que cette précipitation dans l’exercice démocratique et ce déluge législatif (plus de 55 projets de loi déjà adoptés) tiennent moins d’une simple volonté réformatrice que d’une marche forcée vers un système qui se construit contre le monde du travail et contre les salariés.
Entretien réalisé par Frédéric Durand