Jack Lang veut sortir la gauche du brouillard
Politique. «J’ai été élevé à l’école du “do it” : on prend le pouvoir, on s’empare du micro et on invente des actions...»
Dimanche 3 août, devant la porte de la Mer à Assilah, une petite ville côtière à 40 kilomètres de Tanger, Jack Lang reste zen face à la « sorte de fatwa » lancée à son encontre, fort du soutien de certains députés socialistes, comme Manuel Valls ou Gaëtan Gorce qui, dès le 22 juillet, condamnaient « la chasse à Lang » au sein du PS.
Le plus emblématique ministre de la Culture français était l’invité, du 2 au 7 août, du Moussem culturel international d’Assilah : un festival lancé il y a trente ans par l’ancien ministre des Affaires étrangères marocain Mohamed Benaïssa. Avec ses expositions et ses fresques murales dans des ruelles transformées en galeries d’art, la saison bat son plein jusqu’au 23 août pendant le Moussem, dans une médina qui garde le charme de l’authenticité. Le couple Lang lui trouve des airs de décor de théâtre et, auprès des estivants de cette enclave reculée, souvent d’origine marocaine, le proscrit (temporaire) du PS reçoit un accueil chaleureux qui lui met du baume au cœur. Inch’Allah ! Une rencontre inopinée réjouit l’ancien ministre de François Mitterrand. Au hasard des déambulations, il croise... le petit-fils de celui-ci, Astor, 3 ans, dans les bras de son papa, Mohamed Ulad-Mohand, compagnon de Mazarine et originaire d’Assilah, où il possède une maison de vacances. Il vient d’y arriver : « Avec ma femme, mes enfants, ma belle-mère... toute la smala ! » énonce gaiement ce jeune producteur et réalisateur de télévision. Avec Mazarine et Anne Pingeot, donc, ainsi que le craquant Astor aux yeux ourlés de longs cils noirs et sa petite sœur, Tara, née en 2007.
Paris Match. Quel est votre état d’esprit depuis la bronca déclenchée chez vos camarades par votre vote du 21 juillet à la réforme de la Constitution ? Colère ? Chagrin ?
Jack Lang. Rien de tout cela. Je suis heureux. Heureux de me sentir en harmonie avec moi-même, d’avoir voté selon mes convictions et mes combats de toujours. Je suis triste, en revanche, de me trouver en disharmonie avec certains des miens. Ce n’est évidemment pas contre ma famille politique que j’ai voté, mais pour une certaine idée que je me fais de la démocratie. Je peux comprendre certains impératifs stratégiques, mais mon éthique de vie me conduit à toujours faire prévaloir mes convictions sur les considérations tactiques. Mon vote n’était ni un caprice ni une foucade. Et ceux qui veulent faire penser qu’il aurait pu se traduire par je ne sais quelle contrepartie se déshonorent eux-mêmes.
Vous attendiez-vous à un tel tollé ? Dans la “famille” socialiste en ce moment, c’est plutôt : “Je vous hais...”
J’avoue qu’au lendemain du vote, sur le plateau de l’émission de TF1 où j’étais invité, quand j’ai découvert diverses invectives qui avaient été lancées contre moi, j’ai été surpris par la haine qui suintait sur certains visages. Ceux qui croyaient me blesser se blessaient en vérité eux-mêmes.
Vous parlez de Julien Dray, de Jean-Marc Ayrault ou de Ségolène Royal ?
Je ne donnerai pas de noms. J’observe seulement que, dans la vie courante, les accusateurs confessent involontairement leurs propres fautes. Tel de mes procureurs [Julien Dray] peut-il avoir oublié qu’il avait naguère voté contre la guerre du Golfe, à rebours des consignes de François Mitterrand ? Tel autre [Jack Lang fait sans doute allusion à Henri Emmanuelli] qu’il s’était essuyé les pieds sur le oui massif des militants socialistes au traité européen pour mener ensuite campagne contre son propre parti ? Et telle candidate n’a-t-elle pas joué de la mandoline sous les fenêtres de François Bayrou en infraction avec la stratégie d’union de la gauche ? Mais, comme dit l’autre, “tout péché mérite miséricorde” ! Je ne pratique ni l’anathème ni l’excommunication.
Comment expliquez-vous une telle violence ?
A 18 ans, déjà, je me battais contre la Constitution de 1958. Avec Pierre Mendès France d’abord, puis avec François Mitterrand. Je me suis toujours promis d’obtenir la transformation de ce régime, le moins démocratique d’Europe, qui étouffe le Parlement, nie les droits de l’opposition et abaisse les citoyens. La solution la plus radicale serait de changer de système politique : supprimer la diarchie au sommet de l’exécutif, établir la responsabilité politique du président de la République devant l’Assemblée nationale, élire les députés selon un système de proportionnelle à l’allemande et supprimer le cumul des mandats.
Le moins qu’on puisse dire est que ces idées n’ont pas été suivies d’effet...
Justement ! Il y a bien longtemps que j’ai compris qu’il n’y aurait pas de “grand soir” institutionnel français : ni la gauche ni la droite ne veulent vraiment changer le paysage. Une seule voie s’offre donc : arracher, législature après législature, président après président, des morceaux d’avancées démocratiques. C’est pourquoi, lorsque Nicolas Sarkozy a ouvert ce chantier institutionnel, j’ai accepté de faire partie d’une commission pluraliste où figuraient d’autres personnalités de gauche, comme Olivier Duhamel, Guy Carcassonne ou Olivier Schrameck. Là a commencé le malentendu avec François Hollande et toute l’équipe avec laquelle je collaborais jour et nuit depuis cinq ans. Ils ont prononcé une sorte de fatwa à mon encontre, pour violation des principes du parti, oubliant que François Mitterrand avait procédé de la même manière avec la commission Vedel. Si Lionel Jospin avait été élu président de la République, il aurait lui aussi sollicité, au sein d’un comité de révision, des personnalités originaires de tous les horizons philosophiques.
Ont-ils fait de l’antisarkozysme pavlovien, comme l’a dit Manuel Valls ?
Ils ont, dès le début, décidé de faire de ce débat un référendum anti-Sarkozy. Alors qu’il y a tellement d’autres combats à mener ! Au demeurant, ce texte qui rénove la maison commune de la République dépasse la personne même de l’actuel chef de l’Etat. Nicolas Sarkozy aura depuis longtemps quitté l’Elysée que la Constitution rénovée continuera à s’appliquer. Et il n’est pas une seule des quarante avancées obtenues par ce texte qui n’ait été inspirée par la gauche. Voilà qui est quand même étrange et paradoxal... François Mitterrand ne demandait-il pas, dès 1989, le droit du citoyen à saisir le Conseil constitutionnel ? Moi, ne serait-ce qu’en souvenir de lui, je vote pour ! Le contraire serait un reniement. Il faut un minimum de cohérence avec soi-même.
Où en sont vos relations avec le parti ?
J’ai revu des camarades du Pas-de-Calais, qui ont d’ailleurs été plutôt mesurés à mon égard. Je pense notamment à Serge Janquin, Daniel Percheron, Frédéric Cuvillier. Et je respecte leur tradition guesdiste de la discipline de vote. Je déplore énormément que mes relations se soient détériorées avec François Hollande, auprès de qui je me suis dépensé sans compter, et que j’ai soutenu, pour son éthique de conviction, justement, au moment du référendum européen de 2005. Puisse-t-il, dans le futur, faire prévaloir plus souvent ses idées sur la tactique.
Le PS peut-il survivre dans l’état de confusion qui semble le sien ?
Bien sûr ! La biologie politique est ainsi faite. Si on se contente de recoller les morceaux, ça ne résoudra rien. Il faut changer nos comportements, ouvrir une nouvelle voie, sortir de l’enfermement ! Avec modestie et, j’emploie le mot à dessein, avec gentillesse. En tout cas, je vais y travailler et prendre des initiatives.
Irez-vous à l’Université d’été du PS le 29 août ?
Je ne sais pas. Je suis invité à l’investiture d’Obama par la convention démocrate, je crois que c’est au même moment...
Il faudra trouver une autre excuse : la convention se termine le 28 et La Rochelle débute le 29 !
Je compte de toute façon reprendre une activité internationale, que mon implication militante auprès de François Hollande m’a fait un peu sacrifier ces dernières années. J’ai déjà beaucoup de voyages en perspective, au Japon, en Amérique latine, aux Etats-Unis.
Pensez-vous être encore un recours, vous, le nouveau paria du PS ?
Aucune mesure administrative ne m’empêchera de prendre des initiatives ! Opposant socialiste je suis et je demeure. Et je veux contribuer, avec d’autres, à l’intérieur ou à l’extérieur du parti, à lancer un mouvement d’idées et d’action. Je commence le 20 août par la sortie en librairie de mon livre “L’école abandonnée, lettre ouverte à Xavier Darcos” [éd. Calmann-Lévy]. Son plan mène à un appauvrissement de l’enseignement : de ses horaires, du contenu, des moyens et de la formation des maîtres. Pas un dirigeant socialiste, hormis Martine Aubry, ne l’a, au demeurant, dénoncé. Dès la publication du bouquin, je lance un blog pour faire appel à la créativité collective. Il faut faire confiance à la société. J’ai été élevé à l’école du “do it” : on prend le pouvoir, on s’empare du micro et on invente des actions...
La révolution Lang en 2012 ?
Je crois à l’enthousiasme. A une jeunesse pleine d’idées et de projets... Je n’ai aucune amertume et je pense être en phase avec certaines espérances. Il faut arrêter de raisonner seulement en termes de courants et de braquer ses yeux sur les urnes. J’ai la confiance du pays, c’est ma seconde boussole après celle de mes convictions. 58 % des gens m’approuvent, je reçois des milliers d’e-mails, j’ai de l’énergie à revendre... Je m’entête ! Je persiste et signe, mais toujours en respectant ceux qui ne partagent pas mes sentiments.
Après quelques jours de vacances avec leurs deux petites-filles sur l’île de Mykonos, dans les Cyclades, Jack et Monique Lang parcourent en toute décontraction les ruelles de la médina d’Assilah, où ils résident jusqu’au 7 août, pour le festival de Moussem, avant de rejoindre la Provence. (Photo : Thierry Esch)