Christian Frémont, le maître des énarques à l’Elysée
Christian Frémont, mercredi dernier, alors qu’il occupait encore son ancien bureau au 14, rue de l’Elysée... Tout à côté de la crèche réservée aux enfants de moins de 3 ans des collaborateurs du Château.
Paris MATCH le 13 aout 2008 par Sylvie Santini
Cent pour cent de satisfaction ! Deux cents pour cent, pourrait-on dire, à écouter les appréciations élogieuses recueillies à l’occasion de la nomination le 28 juillet de Christian Frémont comme directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy. « Un homme respectable et impartial », approuve François Hollande. « Quelqu’un d’exceptionnel », renchérit, toujours au PS, le président du Conseil général des Bouches-du-Rhône Jean-Noël Guérini. Pour Jean-François Copé, président du groupe parlementaire UMP, il est tout simplement « colossal ». Et le député PRG des Hautes-Alpes Joël Giraud jure que « ce grand serviteur de l’Etat aurait aussi bien pu être le directeur de cabinet d’un président de gauche ».
Quel plus bel éloge républicain ? Et qui est cet homme, capable de faire taire, une fois n’est pas coutume, les critiques partisanes ? Christian Frémont, 66 ans, Périgourdin enraciné, marié depuis quarante-cinq ans et trois fois grand-père, est un ancien prof de lettres, énarque de la promotion Charles de Gaulle (1972) – celle de Juppé –, préfet pendant dix-sept ans – doté dans ses deux derniers postes des plus belles affectations de la préfectorale, Marseille et Bordeaux –, directeur de cabinet au superministère de l’Ecologie, du Développement et de l’Aménagement durables jusqu’en avril dernier, auprès de Juppé, qui le fit venir, puis de Borloo. Depuis mai, il était à l’Elysée, conseiller auprès du président pour la « revue générale des politiques publiques » : en clair, la réforme de l’Etat, son obsession. Il succède cette fois avec éclat à Emmanuelle Mignon, reléguée au rang de conseiller, et nul ne doute qu’il va donner à la fonction une autre dimension. Se doutait-il de cette promotion ? « J’ai été surpris la première fois que Nicolas Sarkozy m’en a parlé...» Christian Frémont révèle ainsi, à demi-mot, que le choix élyséen mûrissait depuis le mois de mai.
«AVEC SA NOMINATION,
L’ARBITRAGE QUITTE DEFINITIVEMENT MATIGNON POUR L’ELYSEE»
Il se prête à l’interview avec une réserve courtoise, pesant ses mots au trébuchet, avec le soupçon d’accent chantant de sa Dordogne natale. «Je regarde les gens avec une certaine affection», souligne-t-il, en réponse, désolée, à une accusation d’agressivité proférée par le leader CGT des marins de la Société nationale maritime Corse Méditerranée (SNCM). «Il a une écoute fabuleuse», assure Jean-Noël Guérini, qui a pu apprécier les qualités de négociateur de ce «grand préfet» au moment de la privatisation de cette compagnie à Marseille en 2005.
De tous les thuriféraires du nouveau «dircab» joints par Paris Match, ce baron du PS est le seul à ne pas être énarque. Tous les autres l’ont connu dans un magistère particulier, celui de directeur des stages à l’Ena. Dix ans de suite, de 1980 à 1990... Autant dire que, dans ce rôle capital, celui qui note les élèves tout au long de leur scolarité, il en a vu passer, de la graine de haut fonctionnaire ! «Treize promotions... J’ai gardé toutes mes notes et j’ai une mémoire assez précise.» Copé (promo 1989) fait mine d’en frémir : «Il détient les secrets de la République, les notes de stage de tout le monde!» La sienne était «dithyrambique», glisse-t-il. Frémont se garde bien de commenter : «Mes évaluations ne seront connues qu’après ma mort.» Mais il s’amuse à constater qu’autour du directeur de cabinet du Premier ministre, Jean-Paul Faugère (promo 1983), lors des réunions hebdomadaires des «dircabs» des ministres, auxquelles il assistait dans ses fonctions au ministère de l’Ecologie, tous ou presque avaient été ses élèves ! «Nombre d’entre eux viennent d’ailleurs me demander conseil.» Les carrières effectuées dans «la politique ou l’économie» l’étonnent par rapport à la vocation initiale de l’Ecole. Elles l’attirent aussi : «J’aurais bien aimé travailler dans le privé. Mais chaque fois que cela aurait pu se produire, une autre opportunité s’est présentée.» Le service de l’Etat, toujours... Qu’il s’entête à vouloir réformer sur le modèle de l’entreprise : «Celle-ci a su s’adapter à l’évolution de la société et à la révolution technologique ; l’administration n’a pas bougé, ou si peu, depuis l’après-guerre.» Des «réformes de fond» sont «en cours». L’objectif : «Fournir un meilleur service public à un moindre coût.» Il y croit dur comme fer, sous la houlette d’un président qu’il sert «avec enthousiasme, parce qu’il est l’homme qui peut faire les réformes dont la France a besoin».
Parviendra-t-il à mener de front cette mission avec un emploi du temps dont il pressent qu’il sera «très lourd»? Il l’espère. Il entend ménager quelques échappées dans son refuge familial du Périgord vert et continuer à savoir «se vider la tête» en marchant jusqu’à dix heures par jour comme il l’a fait sur les chemins de Compostelle. Cet adepte du sport nature, antithèse du joggeur fou, est pourtant bel et bien «le bon choix de Nicolas Sarkozy» pour le chef de l’opposition socialiste François Hollande. Ne lui en déplaise, il est aussi celui qui, par sa seule envergure, va incarner dans les faits la présidentialisation du régime inscrite dans la réforme de la Constitution... Pour Joël Giraud (promo 1986), qui l’a votée, c’est une évidence : «Avec sa nomination, l’arbitrage quitte définitivement Matignon pour l’Elysée.» Un coin de plus dans le pré carré du Premier ministre et de son directeur de cabinet, l’ancien élève de Frémont, Jean-Paul Faugère.