Discours Université d'été: Jean-Michel Baylet seconde partie

 Ceci m’amène naturellement à revenir sur la question du rôle décisif des radicaux de gauche dans l’adoption le 21 juillet dernier de la loi constitutionnelle qui a enfin fait progresser, certes insuffisamment nos institutions vers un meilleur équilibre.

Je veux y revenir pour rappeler la position de fond des radicaux sur la Constitution de la Vème République, pour en finir aussi avec les rumeurs simplistes sur la position que nous avons prise, mais surtout pour dire, s’agissant de l’avenir, que nous continuerons sur les sujets essentiels à travailler comme nos parlementaires l’ont fait au Congrès de Versailles : personne ne sera autorisé, à des motifs tactiques, partisans ou micro-politiques, à exiger des radicaux qu’ils abdiquent leurs convictions. Personne ! Nous ne devons de compte qu’à nos militants et à nos électeurs. Et nous n’avons de devoirs qu’à l’égard de l’intérêt général.

Concernant la Constitution de 1958, notre position n’a jamais varié. Quand la SFIO appelait à l’approuver par référendum, elles étaient bien rares les grandes voix de la gauche non-communiste qui s’opposaient à ce système inspiré par le césarisme gaullien : Pierre Mendès-France, Maurice Bourgès-Maunoury, Jean Baylet (permettez-moi d’en être fier), qui avaient un compagnon de route alors bien isolé : François Mitterrand.

De la même façon, les radicaux ont condamné la réforme de 1962 et surtout la violence du mécanisme de bipolarisation mis en place avec le deuxième tour de l’élection présidentielle. Ils considéraient, à juste titre, que ce manichéisme organisé ne correspondait pas au génie politique français qui est fait de nuances, de pluralisme et de contradictions assumées. Ils avaient parfaitement raison puisque le nouveau système allait faire passer la frontière du monde bipolaire exactement au milieu du parti radical qui résumait précisément ce génie politique national complexe.

La dernière réforme constitutionnelle significative –celle du quinquennat accompagnée de l’inversion du calendrier consacrant la prééminence de l’élection présidentielle– a reçu notre assentiment, tenus que nous étions alors par la solidarité gouvernementale de la gauche plurielle et par les choix stratégiques du Premier Ministre. Avons-nous eu raison d’y consentir ? Franchement, je ne le crois pas, je ne le crois plus. Et, dans tous les cas, la suite a démontré que l’option stratégique de Lionel Jospin était la plus mauvaise.

Et dans la pratique d’une Constitution surévaluant l’exécutif, étouffant le Parlement et limitant les droits des citoyens, nous est arrivée, comme l’espérance d’une respiration démocratique, le projet d’une réforme institutionnelle qui, sans bien sûr satisfaire notre exigence constante d’une VIème République enfin républicaine, apportait des améliorations très importantes et que nous réclamions depuis cinquante ans : la maîtrise au moins partielle de son ordre du jour par le Parlement, le renforcement de ses pouvoirs en matière de contrôle de l’action gouvernementale, de mesure de l’impact législatif, d’information sur les nominations publiques ou encore –j’y reviendrai– d’autorisation des choix opérationnels de défense ; et au profit des citoyens, l’exception d’inconstitutionnalité, le droit d’initiative législative, l’indépendance effective du Conseil Supérieur de la Magistrature, l’institution du Défenseur des droits, etc.

Bref, on nous proposait des réformes que nous voulions et que nous attendions. Fallait-il, au prétexte d’une opposition systématique, dire non à ce que nous avions espéré ? Nous avons approuvé le processus de travail pluraliste de la commission dite Balladur et, dans ses grandes lignes, le rapport de la commission. Nous avons salué, tout en déplorant ses insuffisances, le projet de loi qui en reprenait l’essentiel. Et vous avez, en Congrès, approuvé le principe même de cette réforme.

Dans la continuité inaltérée de leur pensée politique, les radicaux avaient dit clairement qu’ils étaient majoritairement favorables à cette réforme.

On nous a cependant enjoint de la refuser. Qui venait donc ainsi nous donner des ordres ? Et bien, comme souvent, trop souvent, nos amis et alliés socialistes, avec comme porte-voix les plus visibles ceux-là même qui avaient dit quelques semaines plus tôt qu’ils y étaient favorables eux aussi.

Leurs motifs ? Leurs prétextes ? Un faux motif : la réforme n’était pas parfaite (et certes elle ne l’était pas, notamment pour le système électoral du Sénat) mais faut-il attendre la perfection dans un confort négatif consistant à refuser toutes les améliorations ? A-t-on déjà vu des parlementaires refusant le renforcement des prérogatives du Parlement ? A-t-on déjà vu des législateurs voter contre les amendements qu’ils ont proposés et obtenus ?

Le deuxième motif n’était guère plus crédible : il s’agissait de s’opposer et d’empêcher, par un vote arc-bouté, un succès du Président de la République initiateur de la réforme. Peut-on croire à cet argument ? C’est au contraire, comme l’ont souligné dès le lendemain du vote auquel ils ont été contraints quelques députés socialistes victimes du caporalisme, l’erreur stratégique du parti socialiste qui a transformé un travail législatif d’intérêt national en victoire politique relative de Nicolas Sarkozy.

Et l’erreur, elle était dans le véritable motif de nos amis et partenaires, je veux dire dans la préparation de leur congrès qui les condamnait, du moins dans leur logique interne, à des surenchères oppositionnelles mortifères. Combien faudra-t-il encore perdre d’élections présidentielles pour mieux gagner le congrès socialiste ?

Je crois, pour ma part, que la crédibilité d’un parti plus divisé que jamais aurait été améliorée aux yeux des Français s’ils avaient pu constater que, sur un sujet d’intérêt national supérieur, les socialistes savaient oublier un instant leurs querelles intestines pour s’intéresser au bien public.

Dans le document d’orientation que nous avons proposé au Congrès, j’avais mis en garde, en citant Sun-Tsé, contre le sens stratégique de Sarkozy : « le bon général saura disposer les troupes, non seulement les siennes mais aussi celles de l’ennemi ». C’est exactement ce qui est arrivé au parti socialiste le 21 juillet.

Et ce jour-là, avec une loi constitutionnelle adoptée par deux voix de majorité, c’est bien le courage des parlementaires radicaux qui a permis le succès de cette réforme.

J’en suis fier et je veux féliciter nos députés et nos sénateurs d’avoir manifesté ce courage et cette liberté et d’avoir préalablement beaucoup travaillé par leurs amendements à l’amélioration effective du texte qui leur était présenté. Je crois que nous pouvons tous êtres fiers d’eux et je vous demande aujourd’hui de les remercier collectivement. Merci. Merci à eux aussi de nous avoir permis de placer, pour une fois mais fortement, notre parti au centre de l’attention médiatique et là où se situait l’attente des Français.

Mais que n’avons-nous pas entendu de la part de nos alliés socialistes en particulier ! Les radicaux auraient échangé leur vote (pourtant clairement annoncé et donc tout aussi évidemment non marchandé) contre la promesse d’un abaissement des seuils de constitution de groupes indépendants dans les deux assemblées… Cette imputation est stupide puisque nous n’avons jamais cessé de demander cet abaissement que les dispositions nouvelles de la Constitution sur le respect du pluralisme politique nous autorisent à espérer mais qui nous est cependant encore refusé.

Nous avons entendu aussi que le vote radical aurait été troqué contre la nomination de Jean-François Hory au Conseil d’Etat. Si elle est également stupide –voilà plusieurs années que je demande à différents gouvernements de lui allouer la place qu’il mérite– cette allégation est en outre insultante. Elle l’est pour Jean-François qui ne serait donc capable de devenir Conseiller d’Etat qu’à la faveur d’un tel marchandage.

Elle l’est aussi pour moi qui, non content de marchander, le ferais tellement mal que j’échangerais un vote capital pour l’ensemble du pays contre une simple nomination si prestigieuse qu’elle soit. Elle l’est plus encore pour la liberté de conscience des élus radicaux qui n’ont pas l’habitude de se laisser dicter leurs convictions, fût-ce par leur Président, et qui ont encore démontré leur indépendance puisque, sur 17 parlementaires, trois se sont prononcés contre la réforme tandis qu’un quatrième s’abstenait, ce que pour ma part je respecte absolument.

Pas de dictature, pas de menaces, pas de pressions, pas de ce fameux caporalisme au Parti Radical de Gauche ! Pas de ça chez nous. Mais, quand on y pense, c’est pour notre parti et pour tous ses militants que cette rumeur était la plus insultante.

Quand Nicolas Sarkozy organise la promotion de Dominique Strauss-Kahn à la tête du F.M.I., tout le monde socialiste applaudit. Et notre parti devrait être le seul à n’être pas représenté dans l’un des grands corps de l’Etat, à ne plus être présent au Conseil économique et social, à n’avoir aucun des siens dans ces inspections générales prestigieuses ou ces présidences publiques importantes, dans aucun de ces lieux où, avant la récente réforme constitutionnelle, le pouvoir exécutif nommait de façon discrétionnaire, et où il oubliait toujours les radicaux même quand il était exercé par nos amis de gauche ?

Allons, qu’on en finisse avec ce procès ! Nous n’avons rien échangé ni marchandé. Nous avons fait ce que l’intérêt supérieur du pays et notre conscience nous commandaient. Et nous l’avons bien fait !

Nous avons aussi beaucoup entendu, après le vote de nos parlementaires, qu’il y aurait des suites. Les seconds couteaux parlaient de « représailles ». Les premières épées parlaient de « clarification ». Nous avons ignoré les menaces de représailles même si nous sentons ici et là (je l’ai dit pour la Haute-Garonne) certains de nos alliés tentés de les mettre à exécution. Et j’ai indiqué à François Hollande, encore premier secrétaire socialiste, que la position des radicaux était parfaitement claire, que nous avions une histoire commune avec le PS, que nous n’étions pas tentés par une quelconque dérive droitière, que, tout compté, il y avait plus de socialistes que de radicaux au gouvernement de M. Sarkozy, mais que notre proximité ancienne et nos combats passés n’étaient pas une obligation pour l’avenir si les socialistes ne se décidaient pas à rééquilibrer un partenariat que nous ne regardons pas, pour notre part, comme une fatalité.

En pensant au élections européennes prochaines, avec en mémoire le dédain qu’on nous avait opposé en 2004, je lui ai confirmé que nous envisagions toujours de faire aventure commune avec son parti mais que, si nous ne trouvions pas notre compte dans une alliance rééquilibrée, nul n’aurait le droit de nous empêcher d’être présents, d’une façon ou d’une autre, dans ce scrutin où nous avons à porter le message singulier du fédéralisme européen. Je crois que mon propos a été bien compris.

   Il a été tenu tout récemment en marge d’un sommet de la gauche. Je rassure donc ceux qui ne nous situeraient pas exactement ou qui feignent de ne pas voir où nous sommes. Nous sommes à gauche. La gauche va se réunir encore et nous participerons à ces réunions au moins chaque fois que les partis de gauche voudront sincèrement et raisonnablement parler des intérêts du pays, d’une mobilisation efficace contre la politique d’une droite décomplexée, et des modalités de notre rassemblement à un terme visible et selon des procédures équitables.

Je ne vous parlerai pas plus longtemps aujourd’hui de cette stratégie du rassemblement à gauche pour une raison d’évidence : nous sommes dans la période d’expectative qu’institue le pré-congrès socialiste puisque les socialistes qui portent la responsabilité de ce rassemblement, sont pour l’heure occupés à se compter et à se diviser.

Nous ne manquerons pas pour autant la moindre occasion de marquer notre ferme opposition à une politique ultra-libérale qui creuse les inégalités, qui sanctionne les différences ou les divergences (d’opinions, d’origines, de cultures), qui détruit les solidarités en s’attaquant aux services publics, en premier lieu à celui de l’Education Nationale, qui encourage les riches à s’enrichir et force les pauvres à y consentir, qui aligne notre pays sur l’impérialisme américain ou qui ruine notre crédit par des rodomontades diplomatiques.

J’ai, par exemple, obtenu du dernier sommet de la gauche qu’il adopte une position commune de franche hostilité à la privatisation de La Poste. La proposition radicale a été adoptée et va devenir une pétition nationale que je vous invite tous à signer et à faire signer pour montrer dans un cas précis et concret que nous refusons le démantèlement des grands services publics qui garantissent l’égalité entre les citoyens et les territoires.

Pour être ferme, l’opposition des radicaux n’est pas systématique et je veux prendre un autre exemple précis, celui du revenu de solidarité active, le R.S.A. que j’ai, c’est vrai, refusé d’expérimenter dans mon département mais dont je dois reconnaître aujourd’hui qu’il peut constituer, comme l’a très bien écrit Paul Giaccobi dans « Le  Figaro » de vendredi, une solution même imparfaite au piège de ce qu’il a appelé « trappe à pauvreté », trappe où le RMI enferme ses bénéficiaires en les privant de la dignité qui s’attache à une activité librement choisie.

Il faudra bien un jour faire le bilan de ces dispositifs présentés comme des palliatifs au chômage mais qui enferment les allocataires dans l’inactivité et la dévalorisation personnelle. Nous devons sans doute –et j’en parlerai avec nos parlementaires et avec nos instances politiques– faire des propositions quant au financement du R.S.A. Le faire reposer sur les revenus financiers n’est pas une idée malsaine mais ce mécanisme deviendrait vraiment paradoxal s’il frappait l’épargne populaire tout en épargnant les privilégiés protégés par le trop fameux « bouclier fiscal ».

Il y a là un beau chantier pour une opposition responsable qui viendrait à se souvenir de surcroît que, voici moins d’un an et demi, elle soutenait Ségolène Royal qui avait inscrit le R.S.A. à son programme.

On peut, pour mieux camper le rôle de l’opposant, faire semblant de l’oublier mais ce n’est pas de cette façon que la gauche retrouvera sa crédibilité aux yeux des Français.

Vous l’avez bien compris : les radicaux sont dans l’opposition mais ils s’inscrivent délibérément dans la perspective  d’un retour de la gauche au pouvoir, ce qui suppose sa réhabilitation dans l’opinion comme une alternative d’espérance et de raison, non comme un réservoir de gestionnaires locaux adoubés lors des scrutins intermédiaires mais jugés incapables, par leurs propres supporters, de jouer en première division.

  En somme, être opposant, ce n’est pas s’opposer sur n’importe quoi, n’importe quand et n’importe comment.

Je l’ai dit tout à l’heure, les institutions ne me paraissent pas devoir faire l’objet de querelles partisanes car il s’agit de la loi fondamentale, de la règle du jeu entre pouvoirs clairement séparés et démocratiquement équilibrés, mais aussi de la protection que la nation doit à tous les citoyens contre les éventuels excès de ces pouvoirs institués, excès dont la tentation est dans leur nature même, comme l’écrivait parfaitement Alain.

Il me semble que deux autres domaines doivent impérativement échapper à la polémique pour les mêmes motifs d’intérêt supérieur ; il s’agit de la défense et de la diplomatie qui portent parfois des enjeux vitaux pour notre pays ou même pour la démocratie.

Lorsque le Président de la République m’a invité, avec d’autres, à l’accompagner au Liban, où l’Histoire nous a imposé des obligations particulières, j’y suis allé. Certains me l’ont reproché. Que m’aurait-on dit si j’avais été le seul responsable politique à ne pas être invité ou, ayant été invité, le seul à refuser ? Vous voyez dans ce simple exemple que certaines questions sont posées bien sûr au-delà des clivages partisans. Les Libanais n’espèrent ni dans la droite ni dans la gauche. Ils espèrent, ils attendent la France et l’Europe, et ils en ont le droit.

Sans donner un quelconque assentiment aux initiatives diplomatiques parfois un peu désordonnées de Nicolas Sarkozy (ayons en mémoire les tensions avec l’Allemagne ou les rebuffades de M. Kadhafi), je crois qu’il faut observer que l’intérêt porté au Liban, l’encouragement à remettre la Syrie dans le jeu international, le projet esquissé d’Union pour la Méditerranée, ont fait légèrement bouger les lignes de relations internationales figées, au Moyen Orient, sur le postulat de la haine inexpiable. Je n’ai pas d’illusions. A Tel-Aviv, à Ramallah, à Damas, à Téhéran, on attend plutôt le résultat de l’élection américaine que le bilan de la présidence française de l’Union Européenne. C’est une réalité. Faut-il l’accepter sans jamais tenter de rien y changer ? Non. Chaque geste portant la moindre espérance de paix doit être salué, accompagné et porté par la volonté politique qui ne doit jamais se résigner au pire, car le meilleur de la politique, c’est précisément de tenter de graver le rêve dans la réalité.

Je vous parle de ce sujet avec une certaine solennité car je vois, en espérant me tromper, que sont réunis, ici et là, les risques d’une conflagration comme nous n’en avons pas imaginé depuis l’effondrement du communisme et la disparition au moins partielle des risques permanents pour l’humanité installés par des relations internationales dominées par les concepts de « guerre froide » ou d’équilibre de la terreur.

Puis-je vous le dire ? J’ai peur.

Peur, je l’ai souligné, pour le Moyen-Orient. Ce que certains humoristes appellent « le chemin de Damas » de Sarkozy est une tentative, peut-être inutile mais certainement pas futile, de desserrer l’alliance entre la Syrie et l’Iran, d’empêcher l’aide matérielle et financière de ces deux pays de parvenir aux terroristes aussi bien au Liban qu’en Palestine, de faire baisser les tensions insoutenables que l’appui américain aux extrémistes du Grand Israël ou à des dirigeants irakiens sans légitimité ont fait monter dans toute la région, d’aider aussi nos amis américains à sortir du piège de Bagdad qu’ils ont eux-mêmes fabriqué, de réintégrer l’Iran dans le jeu diplomatique normal, bref d’éviter la guerre.

Car il faut le dire : le risque de la guerre se laisse voir comme se laisserait entendre le feulement d’un fauve encore caché. Le refus de Téhéran d’accepter les règles –certes posées par d’autres– de la non-prolifération nucléaire est une lourde hypothèque sur la paix du monde. Essayons donc, tous ensemble, Français, Européens, et demain souhaitons-le Américains, de désamorcer cette première bombe à faible retardement.

Une autre redoutable minuterie fatidique vient de s’enclencher au Caucase avec la reconnaissance par Moscou des indépendances préfabriquées en Ossétie du Sud et en Abkhazie mais surtout par l’occupation militaire russe d’une partie de la Georgie.

Disons-le nettement ici, l’atteinte à la souveraineté géorgienne est intolérable. Mais quand nous l’aurons dit, que répondrons-nous aux cyniques qui viendront nous expliquer que le pétrole de la Mer Caspienne ne peut transiter vers nous qui l’achetons que par l’Iran ou par les nouvelles républiques caucasiennes tellement convulsives (rappelez-vous la Tchétchénie dont personne ne parle plus) qu’il faut bien la main de fer de Moscou pour y mettre un peu de sécurité ?

Que pouvons-nous objecter aux juristes qui nous rappellerons que, pour bombarder le Kosovo et Belgrade, l’OTAN n’avait, pas plus que l’empire russe, de mandat de l’ONU. Que pouvons-nous répondre aux réalistes qui viendront nous remémorer notre consentement enthousiaste aux décrets peu réfléchis de Boris Eltsine quand il signait l’arrêt de mort de l’URSS sans trop d’égards pour les conséquences de ce geste à la périphérie d’une organisation artificielle et moribonde mais seul contenant significatif de mille nationalismes explosifs.

Que pouvons-nous inventer pour expliquer aux Russes de Moldavie, de Crimée, du Kazakhstan que l’équilibre géopolitique décrété à Washington vaut mieux que le sentiment collectif de leur identité ?

Je pourrais multiplier à l’infini les questions que pose la contradiction fondamentale entre notre universalisme théorique et nos encouragements à l’émergence étatique de toutes les nationalités. Nous n’avons pas assez réfléchi quant il était temps. Pour cette fois, je crains bien que nous soyons contraints d’accepter la loi du plus fort et que, pour de multiples raisons, les démocraties occidentales viennent à jouer l’indignation comme un rôle de composition, ce qui montrera au moins et très accessoirement que les meilleurs sentiments ne constituent pas, à eux seuls, une volonté politique.

Ne me jugez pas trop froid lorsque je pose le scénario le plus probable. Pas plus que vous je ne me résigne à l’inacceptable et nous continuerons à nous opposer à cet affrontement d’un loup et d’un agneau.

Ma véritable inquiétude est ailleurs, et je devine que c’est aussi la vôtre. Elle est quelque part à la frontière imprécise de l’Afghanistan et du Pakistan. Partout, même, à Tbilissi, même à Téhéran, nous avons l’impression que la raison, fût-elle injuste, peut l’emporter, que le pire peut être évité. Et surtout, nous y sommes tellement faibles en influence que notre indignation ne serait que maquillage compassionnel.

Depuis le terrible traquenard tendu aux troupes françaises le 18 août en Afghanistan, nous sommes obligés de réfléchir différemment. Et depuis le vote du Congrès le 21 juillet, nous avons à répondre par la voix de nos parlementaires à une interrogation particulièrement lourde : les démocraties sont-elles prêtes à payer, par les risques de la guerre, le prix de la paix ?

Je pourrais vous rappeler interminablement les données du problème. Après l’attentat du 11 septembre 2001, les Américains, longtemps au soutien des talibans, n’ont pas cherché à rétablir les droits de l’Homme à Kaboul ; ils ont seulement voulu extirper Ben Laden de son sanctuaire. Le régime mis en place par les Occidentaux même s’il a été ratifié par une élection sans surprise, n’a pas de légitimité et nul n’en aura plus dans un pays où les logiques de différenciation ethnique et d’affrontement tribal l’ont toujours emporté sur le concept d’Etat parfaitement abstrait.

De fait, six ans après notre intervention en Afghanistan ni les droits des femmes, ni le développement des territoires, et moins encore la lutte contre la corruption ou le trafic de drogue n’ont progressé d’un pouce. Cette situation, vous la connaissez et, tout analysé, nous pourrions, à la fin, baisser les bras et laisser un peu de temps au peuple afghan pour passer du Moyen-Age au XXIème siècle.

Nous pourrions aussi céder à la tentation de la démagogie. Nous avons eu à déplorer la mort de dix soldats français. Nous savons les réticences extrêmes de l’opinion publique au maintien et plus encore au renforcement de notre dispositif militaire en Afghanistan. Nous pourrions en somme donner raison à ceux qui spéculent sur notre supériorité morale parce qu’ils savent que nous accordons à la vie humaine un prix qu’ils jugent sans rapport avec les préjugés de leur fanatisme. Nous pourrions faire le choix de la lâcheté et dire dans un esprit munichois à nos amis américains : Débrouillez-vous, cela n’est plus notre affaire. Sans doute serions-nous applaudis comme le fut Edouard Daladier.

Et nous pourrions encore, si nous n’avions l’esprit braqué sur l’essentiel, dire à ceux qui polémiquaient contre nous après le Congrès du 21 juillet : Quand on est dans l’opposition, on s’oppose. Si Sarkozy veut maintenir nos troupes, la gauche doit refuser. Si l’envoi de soldats français a été décidé par Jacques Chirac et Lionel Jospin, que l’UMP et le PS assument leurs responsabilités. Nous pourrions tout simplement dire non par facilité.

Ce serait une victoire médiatique facile et une redoutable défaite pour notre conception de la politique.

J’ai rappelé les grandes lignes du sombre tableau qui se dessine en Afghanistan. Je veux y ajouter deux traits plus sombres encore et qui sont des armes braquées contre l’équilibre du monde. D’une part, le Pakistan s’est doté de l’arme nucléaire. D’autre part ce pays n’aura plus demain ni les moyens ni la volonté de s’opposer à la contamination de son territoire par le terrorisme et par le fanatisme.

Il nous faudra dire, dans les prochains jours, si nous avons ou non la volonté de nous opposer à cette montée des plus grands dangers. Nous avons à rendre compte, sous le jugement des générations futures, de notre courage ou de notre démission. Nous avons à dire si nous sommes prêts-à-porter le poids du vieil adage latin : « Si tu veux la paix, prépare la guerre ». Nous avons tout simplement à faire face, plus vite qu’il n’était prévu, à nos nouvelles responsabilités constitutionnelles.

A la gravité de mon propos, vous avez deviné ma position. Il appartiendra à nos parlementaires de se prononcer en conscience une nouvelle fois. Je vais bien sûr parler beaucoup avec eux mais j’ai envie de vous demander ici un mandat très inhabituel dans une Université d’été : donnez-moi par votre détermination collective les moyens de les convaincre. La faiblesse serait un misérable refuge. Si nous n’avons pas la force de nos arguments, nous subirons les arguments de la force.

 

Excusez-moi d’avoir ouvert cette parenthèse d’une tragédie hésitante dans la beauté et la sérénité d’un été finissant.

Vous l’avez compris, je n’ai pas le cœur à rire. Moins encore à polémiquer même si j’y suis incité. Pas envie non plus d’aller chercher parmi les radicaux, maîtres politiques de la raison et du doute, le confort d’applaudissements de circonstance.

Aucun désir en somme de fermer nos yeux au monde tel qu’il est et nous retrouver dans la simple communion sans difficultés de nos amitiés, de nos mémoires, de nos expériences, de nos connaissances, de l’affection simple et pure que nous nous portons. Je n’aurais pas eu de plaisir politique si j’avais aujourd’hui sacrifié la politique au plaisir.

Mais à la fin, nous sommes entre nous. J’ai suivi vos travaux pendant ces deux belles journées. Et je me demandais hier après-midi en vous écoutant : où, si ce n’est ici, peut-on trouver une telle qualité dans la réflexion ? Où entendre, si ce n’est chez les radicaux, des esprits aussi sûrs et aussi scrupuleux livrer à la délibération la plus libre des questions aussi élevées ? Où savoir, si l’on n’est pas déjà membre de notre parti, qu’il existe un lieu politique improbable où se conjuguent la plus grande tradition et la plus forte imagination ?

En me posant ces questions, je faisais amende honorable. Si les Français sont encore peu nombreux à investir leurs espérances de justice, de solidarité et de fraternité dans notre parti, nous en sommes tous responsables. Mais si vous me faites la confiance de me reconduire à votre présidence, j’en suis comptable plus que tout autre.

Cette confiance m’oblige. Je ne me déroberai pas. Je prends ici l’engagement de vous la restituer après l’avoir multipliée.

Je n’ai qu’un titre à parler après vous, c’est le droit que vous m’en avez donné. Et je vous dis, sans aucun artifice rhétorique, que le temps politique nous commande de nous lever, de dresser, s’il le faut, notre liberté rebelle contre tous les renoncements qui nous sont suggérés ou dictés.

Nous allons reprendre –mais nul ne l’avait  abandonné– le combat des idées. Et nous allons le gagner.

Et nous offrirons à une France anxieuse, à une France malheureuse, le beau chemin où vont ensemble le rêve et la raison.

Sans grandiloquence, sans aucun souci de plaire, sans autre volonté que celle de vivre avec vous de belles aventures républicaines, je veux seulement vous dire, à la fin et dans l’intimité qui va se refermer de notre magnifique rendez-vous : merci d’être ce que vous êtes.