Européennes : pourquoi on se dirige vers une abstention record

Publié le par PRG

Rue 89 le 23 Mai 2009

Seuls 40% des Français se déclarent « certains »
d'aller voter. Tour d'horizon des raisons d'une abstention qui menace.
Le record d'abstention de 2004 sera-t-il battu ? Il y a cinq ans, 57,2% des électeurs français n'avaient pas glissé de bulletin dans l'urne. Lundi, Libération publiait
un sondage Viavoice qui indiquait que seuls 40% des sondés étaient « certains » d'aller voter le 7 juin prochain.

Le piètre intérêt pour les élections européennes demeure. Un désintérêt à la fois ponctuel et structurel. Rue89 a réalisé un tour d'horizon des raisons qui poussent les électeurs à bouder ce scrutin.

Une campagne nationale

Comme dans les débats de politique nationale, Nicolas Sarkozy est placé au centre du jeu. Le porte-parole du Parti socialiste a clairement appelé à « un vote sanction contre Nicolas Sarkozy », dès le mois d'avril. Benoît Hamon qui a ensuite rattaché les mobilisations sociales en France aux élections européennes :

« Ce que nous n'avons pas pu obtenir par la mobilisation sociale, eh bien ! il faut essayer de l'arracher par les urnes. »

 

Un rôle d'opposant au pouvoir en place pas forcément efficace, selon Jean-Daniel Lévy, politologue à l'Institut CSA :

« Quand on est très fâché, on le manifeste avec plus qu'une abstention. Mais l'antisarkozysme ambiant ou la volonté de sanctionner le gouvernement ne constitue pas un ressort suffisant pour engendrer un ressort de participation. »

 

De fait, le PS a fait évoluer ses positions ces derniers jours, en passant du « vote sanction » au « vote utile » puis au « vote efficace », ou comment essayer d'attirer à soi un maximum de suffrages de la gauche. Qu'à cela ne tienne, François Bayrou se voit très bien endosser seul les habits de premier opposant. Le président du MoDem ne s'en n'est pas caché, dimanche dernier en meeting, taclant au passage les socialistes :

« Maintenant, le mot opposition, ils considèrent que c'est un gros mot. S'ils ont renoncé à s'opposer sur l'essentiel, nous pas. Nous considérons, non pas qu'il y a un droit d'opposition, mais qu'il y a un devoir d'opposition quand l'essentiel est en jeu. Et s'ils n'en veulent plus, nous en tout cas nous allons l'assumer. »

 

L'UMP n'est pas non plus exempte de critiques dans cette dérive. Le parti majoritaire -et son porte-parole Frédéric Lefebvre en tête- raille la tactique, en assurant qu'ils mobilisent plutôt les adhérents de l'UMP qui « en ont assez de voir en permanence attaquer ad hominem Nicolas Sarkozy ». Mais il distribue dans le même temps tract sur tract à l'effigie du chef de l'Etat.

Des politiques peu impliqués

L'affaire avait fait grand bruit à l'époque car symptomatique du peu de considération que les têtes d'affiche politiques françaises portent aux élections européennes : Rama Yade a répondu par la négative à la demande de Nicolas Sarkozy de se présenter sur la liste UMP en Ile-de-France.

L'ire de l'Elysée ne s'est pas fait attendre, mais la secrétaire d'Etat aux Droits de l'homme a tenu bon, forte de la côte de popularité la plus importante des membres du gouvernement. « Je suis davantage motivée par un mandat national que par un mandat européen », avait-elle argumentée.

Elle n'a pas tardé à avoir gain de cause : quelques semaines plus tard, on annonçait sa participation à un scrutin en Ile-de-France. Mais en tant que porte-parole de la liste UMP menée par la ministre de l'Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, aux régionales de 2010.

Pour les européennes, c'est finalement Rachida Dati qui s'y est collée. La toujours ministre de la Justice, qui ne fait plus depuis longtemps partie du premier cercle de la sarkozie, qui est loin de montrer un enthousiasme débordant pour les joutes supranationales.

D'autres figurent politique de premier plan ont également snobé le scrutin, l'une des plus notables étant Olivier Besancenot. Entre s'opposer à l'intérieur de l'hémicycle européen ou prendre le risque d'être loin des lumières nationales, le leader du NPA a tranché.

Des circonscriptions incongrues

Il s'agit de la principale explication structurelle de l'abstention : la division de la France en huit grandes circonscriptions spécifiquement délimitées pour les élections européennes. « Des circonscriptions dans lesquelles les Français ne se reconnaissent pas », analyse Jean-Daniel Lévy de l'Institut CSA.

Les circonscriptions sont trop grandes pour que les électeurs puissent connaître leurs députés européens. Mais elles sont paradoxalement trop nombreuses pour les petites formations politiques, relève Roger-Gérard Schwartzenberg, dont le Parti radical de gauche (PRG) a finalement renoncé à présenter des candidats, faute d'alliances et de moyens pour y aller seul :

« Mener huit campagnes de front coûte excessivement cher pour les petites formations politiques, pour une visibilité minimale. »

 

D'autres partis ont trouvé la parade, quitte à diluer leur pensée politique. C'est le cas du Mouvement pour la France (MPF) de Philippe de Villiers et de Chasse, pêche, nature et tradition (CPNT) de Frédéric Nihous. Les deux partis ont fusionné le temps du scrutin à l'intérieur de Libertas, formation menée par le milliardaire irlandais Declan Ganley.

Un stratagème qui n'est pas du tout du goût de Paul-Marie Couteaux, eurodéputé MPF sortant qui ne se représente pas et pointe sur son blog l'alliance avec CPNT qui « apparaît comme contre-nature » et « surtout les positions même de Libertas qui sont de nature à faire douter les plus fervents villieristes ».

Une méconnaissance de l'Europe

Qui a déjà suivi des débats à l'intérieur du Parlement européen ? Qui connaît le cheminement d'une directive ou d'un règlement ? Peu de personnes sont en mesure de répondre à ces questions. Franck Riester, directeur de campagne pour l'UMP, souligne la problématique :

« La politique en Europe n'a pas suffisamment été incarnée ces dernières années. Les gens ne savent pas en quoi les députés européens peuvent faire changer les choses. »

 

Seules les décisions qui impactent directement les débats nationaux ont un retentissement en France. En témoigne l'amendement 138 du « paquet télécom ». Cela ne vous dit rien ? Mais si, il s'agit du désormais fameux amendement voté le 6 mai par le Parlement européen et qui vient en résonance avec la loi Hadopi, fraîchement adoptée par le Parlement français.

Cette « claque » signe « l'arrêt de mort » pour le projet de loi gouvernemental, a immédiatement tonné le Parti socialiste. « Cela ne change rien », lui a rétorqué la ministre de la Culture, Christine Albanel. La polémique n'est pas close. Toujours est-il que rarement un texte européen n'aura fait autant de bruit en France, traités mis à part.

Enfin, le professeur spécialiste des finances communautaires Nicolas-Jean Brehon met en cause sur Slate.fr la complexité du système institutionnel européen et la conception que l'on s'en fait en France pour expliquer ce risque d'abstention massive :

« Dans le triangle institutionnel Commission/Parlement/Conseil (constitués respectivement par les ministres des Etats membres et les chefs d'Etat et de gouvernement), la France a toujours privilégié le pôle étatique au détriment du Parlement, perçu comme un appendice démocratique inévitable mais accessoire. »

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