Culture sans vergogne, ruine de l’âme

Publié le par PRG

Libération le 26 Juin

M de ministre

Blousé comme tout le monde et depuis trop longtemps par ses éplorements de cocker et ses cantilènes de vilain petit canard, ses tours et détours de salles obscures en salons éclairés et de plateaux télé en littérature de genre (ce quelque chose en lui de Stéphane Bern mâtiné de Dominique de Villepin), ses dents d’un bonheur discret qui ont tout à la fois raillé quelques convenances et rayé pas mal de parquets, je ne fus pourtant mardi que modérément bluffé par la nomination de Frédéric Mitterrand rue de Valois. Les jardins du Palais-Royal valant ceux de la Villa Médicis, je la regardai comme un autre papillonnage qu’aurait signé la peu protocolaire annonce qu’il en fit lui-même, entre candeur et pied de nez, comme pour marquer un ailleurs stylistique : dans la distribution des rôles, lui, qui connaît l’exercice du casting, ne se contenterait pas d’affirmer sa dévotion à la Culture plutôt qu’au Prince. Il en userait. Il essaierait, en tout cas…

C’ est ainsi, sous le haut parrainage de son oncle défunt, que d’emblée Frédéric M., qui sait son prix, aurait pu se ranger. Son patronyme de Mitterrand, une prise de guerre pour Nicolas Sarkozy ? Sûr ! Mais si le culturel rejeton la retournait en arme de sa guerre en dentelle, comme pour signifier que ce n’était pas le président des fans clubs de Bigard et de Christian Clavier qui le faisait ministre, mais le fantôme avunculaire de l’autre, Feu le Commandeur, le Vénitien, amoureux de Brantôme et de la Princesse de Clèves ?

Alors, danseuse, peut-être, Frédéric Mitterrand, mais la seule avec le droit à l’irrévérence inclus, supputai-je avec cette complaisance trop humaine que l’on entretient presque malgré soi pour les lunaires, les indécis, les solitaires, les clowns quand ils sont tristes et les enfants quand ils se fourvoient. (Quelle blague, hein ! A en oublier Alliot-Marie justicière, Hortefeux super-flic, Jégo viré des Outre-mer comme en son temps Bockel de Françafrique, et le comptable Chatel qui saute sur l’Education nationale pour y gérer en septembre la suppression de 16 000 postes.) Je le regardais comme si peu politique, le neveu, que l’apprendre encarté un temps radical de gauche plutôt qu’au PS, cette matrice de tous les reniements, ou électeur de Chirac dès 1995, m’indifférait. Radical de gauche et chiraquien, même, c’est plus modeste et presque plus franc.

Et mercredi, tandis que tous les prébendiers du socialisme tendance Hadopi se félicitaient d’avoir un autre des leurs dans la place, Frédéric Mitterrand s’excusa d’avoir bouffé la consigne de confidentialité de sa nomination. Ça commençait mal.

Ecoutez la déférence

Accablé, je contemplai son pas de clerc en me demandant comment un désir d’exécutif pouvait anéantir ce principe modérément libertaire d’indépendance, qui, à bien y regarder (je fais court), constitue le seul bien qu’un homme culturellement nanti peut revendiquer sans rougir. Je gambergeais. Me remémorant en passant l’ostentation, chez Daniel Cohn-Bendit, du tutoiement des puissants, je me demandais à quel point la soupe doit être bonne pour faire perdre la tête.

Je me le demandais encore en assistant à cette autre prise de fonction que fut celle de Philippe Val à la direction de France Inter. On sait qu’elle fut marquée par l’éviction annoncée de Frédéric Pommier de la revue de presse matinale de la station (Libération du 23 juin). Parce qu’il ne «hiérarchise» (sic) pas assez l’information, prétend le nouveau taulier ; parce qu’il cita trop souvent Siné-Hebdo au détriment de Charlie-Hebdo, rétorquent des témoins oculaires. Coutumier d’expérience des petits arrangements avec la réalité (c’est un métier) de Philippe Val, j’ai tendance à croire ceux-ci plutôt que celui-là, mais là n’est plus l’essentiel.

L’essentiel - la vigoureuse protestation d’indépendance -, je l’attendais de l’agent traitant de Frédéric Pommier ; je parle de Nicolas Demorand, le gourou adulé de la Matinale de France Inter, jeune homme plein d’allant et d’avenir, et si désiré qu’en sus de ses trois heures d’antenne quotidienne sur les ondes publiques, il en donna encore tous les jours, durant une grande partie de la saison, deux supplémentaires à i-Télé, la chaîne d’info de la privée Canal +. J’avais encore dans l’oreille sa sèche répartie, à la veille des élections européennes du 7 juin, à François Bayrou qui le chicanait à propos de nomination par le Prince des patrons de l’audiovisuel public : «Les lois se font à l’Assemblée, pas dans les salles de rédaction !» Ah! mais… Le Béarnais en avait été séché.

En défense de Pommier, j’attendais fébrile la traduction en ondes d’une liberté proclamée, mais rien ne vint.

C’est alors que je me remémorais comme le même Demorand avait, en 2004 et sous Laure Adler, entériné sur France Culture l’expulsion du chroniqueur Miguel Benasayag. J’aurais pourtant bien peine aujourd’hui à le qualifier de «caniche» Demorand… Car si les caravanes d’arrivistes continuent de passer, qui aboie ?

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